
Près de 200 économistes, chercheurs et dirigeants du secteur technologique exhortent les gouvernements à mieux anticiper les transformations économiques provoquées par l’intelligence artificielle. Dans une déclaration publiée lundi et intitulée « We Must Act Now », ils préviennent que les progrès de l’IA pourraient bouleverser le marché du travail beaucoup plus rapidement que les précédentes révolutions technologiques.
Le document réunit les signatures de 15 lauréats du prix Nobel, des économistes en chef d’OpenAI et d’Anthropic, ainsi que de plusieurs personnalités influentes de la Silicon Valley. Parmi les signataires figurent Jack Clark, cofondateur d’Anthropic, Eric Schmidt, ancien président-directeur général de Google et plusieurs Canadiens, dont Yoshua Bengio.
Les auteurs estiment que les systèmes d’intelligence artificielle pourraient devenir radicalement plus puissants au cours des dix prochaines années. Ils reconnaissent que cette évolution pourrait entraîner d’importants gains de productivité et une amélioration du niveau de vie, mais préviennent également qu’elle pourrait provoquer des suppressions d’emplois à grande échelle.
Selon eux, les effets économiques de l’IA pourraient dépasser ceux de la révolution industrielle, tout en se produisant sur une période beaucoup plus courte. Une telle accélération laisserait peu de temps aux gouvernements, aux entreprises et aux travailleurs pour s’adapter.
Cette déclaration marque un changement notable dans le débat économique. Jusqu’ici, plusieurs économistes accueillaient avec prudence les prédictions alarmistes venant de l’industrie technologique. Ils rappelaient que les grandes innovations, comme la machine à vapeur, l’automatisation industrielle ou l’ordinateur personnel, avaient généralement transformé le travail de manière progressive, tout en créant de nouvelles professions.
Mais les progrès récents des modèles d’intelligence artificielle et leur adoption rapide dans les entreprises commencent à modifier cette perception. Certains chercheurs craignent désormais que l’IA se propage plus rapidement et dans un éventail beaucoup plus large de professions que les technologies précédentes.
La liste des signataires comprend notamment Daron Acemoglu et Simon Johnson, professeurs au Massachusetts Institute of Technology et lauréats du prix Nobel d’économie en 2024. Tous deux ont pourtant souvent remis en question les prédictions les plus spectaculaires concernant les capacités économiques de l’intelligence artificielle.
Daron Acemoglu demeure sceptique quant à l’idée que l’IA puisse révolutionner l’économie aussi rapidement que le prédisent certains dirigeants de la Silicon Valley. Il reconnaît néanmoins que les avancées récentes augmentent le risque de pertes d’emplois importantes, particulièrement dans les professions administratives et intellectuelles.
Il compare la situation aux effets de la robotisation dans le secteur manufacturier. L’automatisation industrielle a supprimé de nombreux emplois dans certaines régions et certains secteurs. Une transformation équivalente dans les emplois de bureau, mais concentrée sur quelques années seulement, pourrait entraîner des conséquences sociales beaucoup plus brutales.
Les auteurs ne prédisent pas nécessairement un chômage permanent. Plusieurs d’entre eux croient que l’IA finira par augmenter la productivité des travailleurs, créer de nouvelles activités et améliorer les conditions de vie, comme l’ont fait d’autres technologies majeures.
Leur principale préoccupation concerne plutôt la période de transition. Des millions de travailleurs pourraient perdre leur emploi ou voir leurs compétences perdre rapidement de la valeur avant que de nouvelles professions apparaissent. Les programmes d’assurance-emploi, de formation professionnelle et de soutien au revenu ne seraient pas nécessairement conçus pour absorber un choc d’une telle ampleur.
Erik Brynjolfsson, économiste à l’Université Stanford et l’un des organisateurs de l’initiative, estime qu’un écart important persiste entre la rapidité des progrès technologiques et la préparation des responsables politiques. Il appelle les économistes à prendre plus au sérieux le potentiel perturbateur de l’IA.
Les signataires demandent également aux laboratoires d’intelligence artificielle de privilégier le développement d’outils qui complètent le travail humain plutôt que de chercher uniquement à le remplacer. Cette orientation pourrait déterminer si les gains économiques liés à l’IA profitent à une large partie de la population ou s’ils se concentrent entre les mains d’un petit nombre d’entreprises et d’investisseurs.
La déclaration ne propose toutefois aucune mesure politique précise. Elle invite plutôt les chercheurs, les gouvernements et l’industrie à mieux comprendre les effets économiques de l’IA et à préparer des politiques capables d’orienter son développement.
L’une des priorités serait de créer de meilleurs outils statistiques pour mesurer l’adoption de l’intelligence artificielle dans les entreprises, son influence sur la productivité et ses effets sur l’emploi. Les données actuellement disponibles demeurent fragmentaires et parfois contradictoires. Certaines études constatent des gains importants pour les travailleurs qui utilisent l’IA, tandis que d’autres commencent à détecter une diminution des possibilités d’emploi dans certaines professions débutantes.
Pour les auteurs de la déclaration, cette incertitude ne justifie pas l’inaction. Elle constitue au contraire une raison supplémentaire d’investir dans la recherche, la formation et l’adaptation des politiques publiques avant que les transformations les plus importantes ne deviennent visibles.
Le message adressé aux gouvernements est donc moins une prédiction qu’un avertissement : même si personne ne connaît encore l’ampleur exacte des bouleversements à venir, attendre que leurs conséquences soient pleinement mesurables pourrait laisser trop peu de temps pour y répondre.
Source : We Must Act Now, New York Times
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