L’intelligence artificielle transforme les emplois de début de carrière plutôt que de les faire disparaître

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative dans les entreprises a d’abord nourri la crainte d’une disparition massive des emplois destinés aux jeunes diplômés. Trois ans après l’essor de ChatGPT, le scénario semble toutefois plus nuancé. Dans plusieurs secteurs, l’IA ne supprime pas complètement ces postes, mais en modifie rapidement le contenu, les compétences exigées et les parcours de formation.

Une enquête de la National Association of Colleges and Employers (NACE) indique que les entreprises américaines prévoyaient embaucher 5,6 % plus de nouveaux diplômés en 2026. L’année précédente, les prévisions tablaient plutôt sur une stagnation. Cette reprise demeure fragile, mais elle suggère que certaines entreprises voient désormais les jeunes travailleurs comme une ressource stratégique, notamment en raison de leur aisance avec les outils d’intelligence artificielle.

Selon une étude de Revelio Labs et de l’entreprise financière Ramp, les employeurs qui investissent le plus dans l’IA, particulièrement dans les secteurs du logiciel et des médias, auraient augmenté leurs effectifs d’environ 10 % après l’adoption de ces technologies. Ces entreprises recruteraient également davantage de travailleurs en début de carrière.

Le travail confié aux recrues change toutefois de nature. Les tâches répétitives, administratives ou préparatoires, longtemps utilisées pour former les jeunes employés, sont de plus en plus automatisées. Les nouveaux venus sont donc appelés à effectuer plus rapidement des tâches d’analyse, de prise de décision ou de communication qui étaient auparavant réservées à des employés plus expérimentés.

Aneesh Raman, responsable des occasions économiques chez LinkedIn, estime que le travail de début de carrière passe progressivement du travail d’exécution à un travail plus substantiel. Cette évolution oblige toutefois les employeurs à revoir les postes, les programmes de formation et le rôle des gestionnaires.

Une étude de PwC portant sur plus d’un milliard d’offres d’emploi dans six continents constate d’ailleurs une « séniorisation » des postes d’entrée. Depuis 2019, le nombre d’offres exigeant des compétences habituellement associées à des travailleurs plus expérimentés aurait augmenté de 35 %. Les recruteurs demandent notamment davantage de jugement professionnel, de capacité à interpréter les données et d’aptitudes à travailler avec d’autres personnes.

Salesforce illustre ce changement. L’entreprise prévoit embaucher 1 000 jeunes diplômés et stagiaires cette année, soit davantage qu’en 2025. Plusieurs travailleront directement sur des projets liés à l’intelligence artificielle. L’objectif est moins de remplacer les humains que d’intégrer une nouvelle génération d’employés capables d’utiliser ces outils dans l’ensemble de l’organisation.

Cette transformation pourrait également modifier la structure hiérarchique des entreprises. Ravi Kumar, directeur général de Cognizant, estime que les cadres intermédiaires devront davantage agir comme des entraîneurs, en accompagnant les jeunes employés plutôt qu’en supervisant uniquement l’exécution du travail. D’autres observateurs croient toutefois que certaines couches de gestion pourraient être réduites, si l’IA permet aux employés juniors et seniors de travailler plus directement ensemble.

La montée de l’IA renforce également la valeur des compétences humaines. La créativité, l’empathie, le jugement, la communication et la capacité à collaborer gagnent en importance. Selon PwC, les nouvelles tâches ajoutées aux offres d’emploi dans les secteurs les plus exposés à l’IA sont deux fois et demie plus susceptibles d’exiger ces aptitudes.

Cette évolution comporte néanmoins un risque. En automatisant les tâches répétitives qui servaient autrefois d’apprentissage, les entreprises pourraient empêcher les jeunes employés d’acquérir certaines bases essentielles. Gary Marcus, professeur émérite à l’Université de New York, prévient qu’une dépendance excessive aux modèles d’IA pourrait nuire au développement de l’esprit critique et rendre les travailleurs moins capables de repérer les erreurs produites par les systèmes.

Dans le design automobile, Pininfarina continue par exemple de demander à ses jeunes créateurs de commencer leurs projets au crayon. L’entreprise utilise ensuite l’IA pour produire des variantes ou accélérer certaines étapes de conception. Cette méthode vise à préserver le processus créatif et à éviter que les employés acceptent trop rapidement une image générée par un logiciel, même lorsqu’elle contient des erreurs techniques.

L’IA pourrait toutefois devenir un outil de formation. Chez DHL, des systèmes sont entraînés à partir des manuels internes et de l’expérience des employés chevronnés afin de conserver les connaissances de l’entreprise. Cognizant développe de son côté un environnement qui guide les nouvelles recrues et leur donne accès à des informations qu’elles auraient autrefois apprises de manière informelle auprès de collègues.

Dans les cabinets juridiques, les firmes de consultation, l’ingénierie et l’architecture, ces outils peuvent également simuler des situations complexes et permettre aux jeunes travailleurs de développer plus rapidement certaines compétences. L’enjeu demeure de s’assurer que l’IA complète la formation plutôt qu’elle ne remplace l’acquisition des connaissances fondamentales.

Les entreprises reconnaissent aussi que les échanges en personne restent importants. Chez Arup, environ 70 % du développement des nouveaux employés se ferait directement dans le cadre du travail, contre seulement 10 % par la formation formelle. Le reste provient des interactions avec les collègues. Dans ce contexte, plusieurs gestionnaires estiment que le télétravail peut parfois nuire davantage que l’IA au développement des compétences relationnelles des jeunes employés.

L’avenir des emplois de début de carrière dépendra donc moins de la simple capacité à utiliser un outil d’IA que de la manière dont celui-ci est intégré au travail. Les jeunes recrues devront maîtriser la technologie, mais aussi savoir vérifier ses résultats, expliquer leurs décisions et conserver une expertise réelle dans leur domaine.

L’intelligence artificielle ne semble donc pas condamner automatiquement les emplois destinés aux nouveaux diplômés. Elle accélère plutôt leur transformation. Les postes deviennent plus exigeants, plus spécialisés et parfois plus intéressants, mais ils nécessitent aussi des employeurs capables de revoir leurs méthodes de recrutement et de formation. La principale difficulté pourrait finalement être de permettre aux jeunes travailleurs d’acquérir l’expérience nécessaire dans un environnement où une partie du travail d’apprentissage est désormais confiée à des machines.

Source : Financial Times, NACE

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