
L’intelligence artificielle ne transforme plus seulement notre façon de travailler, d’écrire ou de chercher de l’information. Elle commence aussi à modifier la manière dont nous interprétons nos émotions, nos réactions et notre propre identité.
C’est le sujet abordé par Matthieu Deboeuf-Rouchon et Lionel Tardy dans le plus récent épisode de leur podcast Innovation and Prospective Talk. Leur invitée, Bertille De Vlieger, docteure en philosophie de l’esprit et spécialiste de l’introspection et de la connaissance de soi, y présente le concept d’« introspection étayée ».
L’idée est relativement simple. Une personne qui sort d’une réunion difficile peut ressentir un malaise sans parvenir à déterminer s’il s’agit de colère, de frustration, de peur ou d’un sentiment d’injustice. Elle peut alors décrire la situation à une intelligence artificielle et lui demander de l’aider à mettre des mots sur son expérience.
Contrairement à un journal intime, l’IA répond, reformule et propose des questions. Contrairement à un proche, elle est toujours disponible, ne se fatigue pas et n’est pas directement impliquée dans la situation. Elle peut ainsi aider l’utilisateur à prendre du recul, à préciser son vocabulaire émotionnel et à organiser ses pensées.
Bertille De Vlieger distingue plusieurs formes d’accompagnement. L’IA peut d’abord attirer l’attention sur les sensations et les éléments marquants d’une expérience avant de chercher à les nommer. Elle peut ensuite proposer des distinctions entre différentes émotions, puis aider à relier les événements dans un récit plus cohérent.
Cet accompagnement peut être particulièrement utile pour les personnes qui ne disposent pas toujours d’un ami, d’un mentor, d’un coach ou d’un thérapeute avec qui discuter. L’IA peut devenir un premier espace de réflexion, sans toutefois remplacer les relations humaines ou les professionnels de la santé.
Cette utilisation comporte néanmoins plusieurs risques. Un système d’IA peut chercher trop rapidement à étiqueter une émotion. Une expérience complexe et personnelle risque alors d’être réduite à une catégorie générale comme le stress, l’anxiété ou la colère. À force d’accepter ces interprétations, l’utilisateur pourrait perdre l’habitude d’examiner lui-même ce qu’il ressent.
Bertille De Vlieger parle notamment d’un risque de dépendance interprétative. L’IA ne se contenterait plus d’aider une personne à réfléchir. Elle commencerait à lui dire ce qu’elle ressent, ce qu’elle désire et, éventuellement, qui elle est. Une partie de la construction de l’identité pourrait ainsi être confiée à un système entraîné à partir de comportements et de récits majoritaires.
Pour éviter cette normalisation, l’IA devrait agir comme un guide plutôt que comme une autorité. Au lieu de fournir immédiatement une explication, elle pourrait poser des questions, proposer plusieurs perspectives et laisser l’utilisateur accepter ou refuser les hypothèses. L’objectif serait de soutenir le processus d’introspection, sans décider à la place de la personne.
La confidentialité représente un autre enjeu majeur. Les conversations introspectives peuvent contenir des renseignements extrêmement personnels sur les émotions, les relations, les difficultés professionnelles et les vulnérabilités d’un individu. Leur stockage ou leur utilisation par les entreprises qui exploitent les modèles soulève des questions de protection des données et de souveraineté numérique.
Cette transformation pourrait également gagner le monde du travail. Un gestionnaire peut déjà utiliser une IA pour préparer une évaluation ou réfléchir à son style de leadership. Un employé peut lui demander pourquoi il éprouve des difficultés avec son équipe ou comment il perçoit ses propres compétences. L’IA ne devient alors plus seulement un outil de productivité, mais un intermédiaire dans la construction de l’identité professionnelle.
La question n’est donc plus uniquement de savoir ce que l’intelligence artificielle peut faire à notre place. Il faut aussi examiner comment elle influence la manière dont nous nous racontons, dont nous comprenons nos émotions et dont nous définissons notre place dans le monde.
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