La vision numérique de Charles Terreault, le génie discret qui a fait entrer le Canada dans l’ère du numérique

Une contribution de Jean-Guy Rens

Charles Terreault s’est éteint le 3 août 2026 à Saint-Lambert, à 91 ans. Peu de Québécois connaissent son nom. Pourtant, cet ingénieur a orchestré l’une des révolutions technologiques les plus durables de l’histoire canadienne : la numérisation complète du réseau téléphonique, ouvrant la porte à Internet.

En septembre 1969, ce jeune diplômé de Polytechnique Montréal entreprend, au laboratoire de Northern Electric à Ottawa, une œuvre inédite en Amérique : un plan sur vingt ans de l’évolution du réseau. À la tête d’une vingtaine de chercheurs, il produit une étude monumentale en douze volumes, la Long Term Network Evolution Study, qui prévoit la numérisation totale. À une époque où le monde tâtonnait encore dans l’analogique, il misait déjà sur le « tout-numérique ».

En planifiant l’écosystème des commutateurs DMS, Terreault et son équipe propulsent le Canada au premier rang mondial de la révolution numérique — devant les États-Unis et AT&T, dont les experts jugeaient le projet prématuré. Terreault ne voyait pas la numérisation comme un simple gain de coût pour la voix. Il voulait relier des ordinateurs, transporter des données, du texte et surtout de la vidéo : il dessinait l’infrastructure d’Internet.

Cette capacité à projeter une nation sur vingt ans est ce qui manque le plus au Canada et à l’Occident aujourd’hui. Alors que nous peinons à planifier au-delà des trimestres financiers, Terreault savait regarder loin. Seule la Chine élabore encore des plans quinquennaux technologiques.

Sa seconde force : la persuasion. Il parlait aussi clairement en anglais qu’en français, et rendait les concepts techniques évidents. En 1975, il convainc la hiérarchie de Bell, Northern et BNR d’investir 140 millions de dollars sur cinq ans dans le tout-numérique. Un pari colossal, mais visionnaire.

Quand vint la mise en œuvre, Terreault quitta les laboratoires pour Bell Canada. Ingénieur en chef au Québec, il présida au déploiement de la fibre optique. En 1992, La Presse le qualifiait de « Grand manitou canadien des télécommunications ». À la fin des années 1990, le cœur du réseau canadien était 100 % numérisé.

Il fut aussi le champion de l’innovation québécoise. À une époque où la R-D télécoms était concentrée à Ottawa et en anglais, il s’est battu pour implanter, fin 1974, un laboratoire BNR à l’Île-des-Sœurs à Montréal. Il y associa l’INRS-Télécommunications, créant un modèle de coopération université-entreprise. Des années après en avoir quitté la direction, il y revenait et reprenait la discussion avec les chercheurs comme s’il était toujours des leurs.

Son influence dépassa les frontières. Au début des années 1980, en pleine guerre froide, il rejoignit une équipe de quinze ingénieurs sur cinq continents, tous spécialistes de la commutation numérique. Réunis par une vision commune d’un monde où voix et données circulent en temps réel, ils se réunissaient tous les deux ans pour construire ce qui préfigurait Internet. Terreault en fut l’un des architectes.

Reconnu par ses pairs, il reçut en 1985 le prix Edwin Howard Armstrong de l’IEEE Communications Society. En 1990, il fut élevé au rang de Fellow de l’IEEE — le plus haut grade — « pour sa contribution à la numérisation du réseau ».

Retraité de Bell en 1991, il rejoignit Polytechnique Montréal comme professeur titulaire et directeur de la Chaire en gestion de la technologie. Il enseigna aux futurs ingénieurs à adopter le point de vue de l’usager. Il présida aussi le groupe « Poly 2000 » qui, en 1993, déposa un rapport réinventant la formation des ingénieurs du XXIe siècle. Quittant Polytechnique en 1996, il continua à donner des conférences à l’Université du troisième âge et dans des clubs informatiques. Sa porte était toujours ouverte aux jeunes entrepreneurs, qu’il accompagnait avec bienveillance.

J’ai eu le privilège de travailler sous sa direction chez Bell, notamment sur Télidon, le vidéotex canadien qui, dans les années 1980, préfigurait des usages qu’Internet rendrait universels. Il exigeait que j’écrive en français avec la concision des grandes revues américaines. Cet article, il l’aurait sans doute encore raccourci. Mais il aurait souri en voyant que, grâce à lui, des générations entières peuvent désormais communiquer en un clic.

Merci Jean-Guy Rens pour cet hommage.

Jean-Guy Rens a rédigé l’histoire des télécommunications canadiennes (L’empire invisible, 2 volumes, PUQ, 1993).

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