Florian Sauvageau raconte un demi-siècle de bouleversements du journalisme québécois

Credit : ChatGPT

Dans Ce que j’ai appris du journalisme, de la Révolution tranquille à la révolution numérique, publié chez Somme toute/Le Devoir, Florian Sauvageau propose à la fois un récit historique, une réflexion sur l’évolution des médias et un appel à préserver les fondements du métier.

Journaliste, ancien directeur de la rédaction du Soleil, animateur à Radio-Canada et professeur émérite de l’Université Laval, Florian Sauvageau observe le journalisme québécois depuis plus de 60 ans. Il a également participé à la création du premier programme universitaire de journalisme au Québec et fondé le Centre d’études sur les médias en 1992.

Son livre s’ouvre sur la transformation des salles de rédaction au cours des années 1960 et 1970. Une nouvelle génération de journalistes, plus scolarisée et davantage préoccupée par son indépendance professionnelle, remet alors en question l’autorité traditionnelle des propriétaires de journaux.

Sauvageau revient notamment sur Jean-Louis Gagnon, qu’il présente comme l’un des artisans du journalisme moderne au Québec. Son passage à La Presse, puis la fondation du Nouveau Journal en 1961, ont contribué à valoriser le rôle des journalistes et à moderniser la manière de traiter l’information.

Une place importante est également accordée au Soleil, où Sauvageau a été directeur de l’information, puis directeur de la rédaction entre 1967 et 1973. Il décrit une période animée par les tensions syndicales, les revendications professionnelles et la volonté de distinguer plus clairement le travail journalistique des intérêts commerciaux et politiques de l’entreprise.

L’auteur se garde toutefois d’idéaliser cette époque, souvent qualifiée d’âge d’or. Les médias disposaient de lecteurs fidèles, de revenus publicitaires considérables et de rédactions beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui, mais les rapports de pouvoir demeuraient difficiles. L’indépendance journalistique devait constamment être négociée.

La deuxième grande partie retrace l’évolution du journalisme d’enquête au Québec. De Pierre Laporte à Jean-Pierre Charbonneau, en passant par les enquêtes entourant les Jeux olympiques de Montréal et la corruption dans l’industrie de la construction, Sauvageau montre comment cette pratique s’est progressivement imposée dans les journaux et à la télévision.

Il accorde une attention particulière aux relations entre les journalistes et leurs sources. L’enquête dépend souvent de personnes qui acceptent de transmettre des documents ou de révéler des faits cachés, parfois au risque de leur emploi ou de leur sécurité. La protection de ces sources devient ainsi une condition essentielle de la capacité des médias à surveiller les institutions et les détenteurs du pouvoir.

Le dernier volet ramène le lecteur dans l’univers actuel. Les journalistes ne contrôlent plus l’accès à l’information comme autrefois. Ils doivent maintenant partager l’espace public avec les blogueurs, les baladodiffuseurs, les influenceurs, les créateurs indépendants et les plateformes numériques. À cette perte de prépondérance s’ajoutent l’effondrement du modèle publicitaire, la fragmentation des auditoires et une crise de confiance envers les médias.

Pour Sauvageau, la réponse ne consiste pas à reproduire les méthodes du passé. Les médias doivent innover tout en préservant la vérification, la rigueur, l’indépendance et la primauté des faits. Dans un environnement saturé de contenus, le rôle du journaliste devient notamment celui d’un organisateur capable de vérifier, d’expliquer et de hiérarchiser l’information.

Cette réflexion repose sur une conviction simple, mais fondamentale : « À la base du journalisme : les faits. » Pour Sauvageau, les technologies, les plateformes et les habitudes du public peuvent changer, mais la vérification de l’information demeure ce qui distingue le journalisme des autres formes de contenu.

Un addendum est consacré à l’intelligence artificielle. Sauvageau y examine les possibilités d’automatisation, mais aussi les risques d’erreurs, de désinformation et de pertes d’emplois. Il estime que l’IA peut libérer les journalistes de certaines tâches répétitives et leur laisser davantage de temps pour le terrain, les reportages et les enquêtes, à condition de maintenir une véritable supervision humaine.

Sa position sur l’intelligence artificielle tient dans une autre formule particulièrement efficace : « Il faut faire de l’IA un outil essentiel, mais dont on garde la maîtrise. » L’auteur refuse ainsi autant le rejet systématique de la technologie que son adoption sans contrôle, en plaçant la responsabilité éditoriale entre les mains des journalistes.

Et puis, Florian Sauvageau m’a fait un petit coin à la fin de son ouvrage intitulé « Bruno Guglielminetti au pays de l’IA ». Florian Sauvageau y raconte comment la découverte fortuite d’un livre sur Internet, en 1994 à Edmonton, a orienté la suite de ma carrière. Il décrit également le système de production que j’ai développé pour réaliser 120 secondes de Tech, alimenter Mon Carnet et produire mon balado hebdomadaire.

Il explique comment l’intelligence artificielle m’aide à repérer les sujets parmi les nouvelles quotidiennes, à préparer la recherche et à soutenir la production, tout en me laissant la responsabilité de sélectionner les histoires et de vérifier l’information. Mon expérience sert ainsi d’exemple concret d’un journaliste indépendant qui utilise l’IA comme levier de production, sans lui céder le contrôle éditorial.

Ce livre est important parce qu’il relie la mémoire du journalisme québécois aux choix qui détermineront son avenir. En rappelant les luttes menées pour l’indépendance des rédactions, la primauté des faits et la protection des sources, Florian Sauvageau montre que les principes du métier ne sont jamais définitivement acquis. Il faut lire cet ouvrage pour comprendre ce que le journalisme a gagné, ce qu’il risque aujourd’hui de perdre et comment il peut adopter l’intelligence artificielle sans renoncer à sa responsabilité envers le public.

Ce que j’ai appris du journalisme, de la Révolution tranquille à la révolution numérique
Florian Sauvageau
Editions Somme toute/Le Devoir, 2026

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