Au Kenya, l’IA générative fait vaciller l’économie des travailleurs du Web

Pendant plus d’une décennie, des milliers de jeunes diplômés kényans ont trouvé sur Internet un marché du travail parallèle, souvent invisible depuis l’Occident. Ils rédigeaient des travaux universitaires, transcrivaient des enregistrements, modéraient des contenus ou effectuaient différentes tâches numériques pour des clients situés aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde. L’arrivée de l’intelligence artificielle est en train de bouleverser cet écosystème.

L’histoire de Teresios Bundi illustre particulièrement bien cette transformation. Arrivé à Nairobi en 2011 pour étudier à l’université, ce jeune Kényan issu d’une famille de cultivateurs commence à rédiger contre rémunération des travaux scolaires destinés à des étudiants étrangers. Son premier contrat lui rapporte sept dollars américains pour environ trois heures de travail. Au cours des douze années suivantes, il estime avoir produit plus de 2 500 travaux universitaires, parfois jusqu’à trois par jour.

Il finit par transformer cette activité en véritable entreprise. Après l’obtention de son diplôme en santé publique, plutôt que de travailler dans son domaine, il embauche à son tour des étudiants et facture entre 40 et 70 dollars américains par travail. À certaines périodes, ses revenus sont, selon lui, au moins cinq fois supérieurs à ce qu’il aurait pu gagner dans le secteur de la santé.

L’activité pose évidemment un important problème d’intégrité universitaire. Ces rédacteurs fantômes permettaient à des étudiants étrangers de remettre comme leur propre travail des textes écrits par quelqu’un d’autre. Mais derrière cette industrie de la tricherie se trouvait également une réalité économique beaucoup plus vaste : le manque d’emplois suffisamment rémunérés pour une population jeune et souvent bien formée.

Une étude universitaire publiée en 2021 estimait que plus de 40 000 personnes travaillaient alors à Nairobi dans cette industrie de rédaction universitaire clandestine. Au sommet de cette activité, les revenus générés étaient assez importants pour devenir visibles dans certains quartiers de Nairobi, avec l’apparition d’une nouvelle classe de travailleurs numériques relativement aisés. Puis ChatGPT est arrivé.

Après l’arrivée de ChatGPT à la fin de 2022, les étudiants qui achetaient auparavant leurs travaux à des rédacteurs humains ont soudainement disposé d’une solution beaucoup moins coûteuse et disponible en permanence. Pour Bundi, les commandes ont commencé à diminuer, les tarifs ont chuté et son entreprise a finalement fermé.

Le phénomène dépasse largement la rédaction de travaux universitaires. Frida Mwangi, une autre travailleuse interrogée au Kenya, faisait de la transcription en ligne, notamment dans le domaine médical. Dès 2017, les logiciels de transcription automatisée avaient commencé à réduire la quantité de travail offerte. Elle devait parfois corriger les erreurs produites par ces systèmes, particulièrement dans le vocabulaire médical, avant de constater que les contrats eux-mêmes disparaissaient progressivement.

D’autres emplois numériques ont également montré leur fragilité. Nairobi est notamment devenu un important centre de modération de contenus pour les grandes plateformes technologiques. En 2023, environ 260 modérateurs de Facebook employés par le sous-traitant Sama ont été touchés par un conflit entourant leur licenciement. Des employés ont poursuivi Meta et ses sous-traitants, notamment pour licenciement abusif et pratiques antisyndicales alléguées. En septembre 2024, une cour kényane a confirmé que Meta pouvait être poursuivie au Kenya dans ce dossier.

Le cas kényan est particulièrement intéressant parce que le pays a fait du travail numérique une composante importante de sa stratégie économique. Son National Digital Master Plan 2022-2032 mise notamment sur les compétences numériques, l’innovation et la création d’emplois dans les technologies.

Et cette stratégie n’a pas été abandonnée avec l’arrivée de l’IA, bien au contraire. En mai 2026, le gouvernement a lancé l’initiative « Digital Outsourcing Jobs for Kenya’s Youth », destinée à former davantage de jeunes et à les connecter au marché mondial de l’externalisation. Une nouvelle politique consacrée au Business Process Outsourcing, le BPO, a également été approuvée cette année pour développer davantage cette industrie.

Ce choix s’explique facilement. Le pays doit créer énormément d’emplois. Selon la Banque mondiale, 90 % des 782 300 nouveaux emplois créés au Kenya en 2024 provenaient de l’économie informelle. L’institution estime également qu’environ 85 % des jeunes dépendent actuellement d’emplois informels, souvent moins stables et moins bien protégés.

Le défi consiste donc maintenant à déterminer quels types de travail numérique peuvent réellement survivre à l’automatisation.

Les progrès récents des agents d’intelligence artificielle donnent une idée de la vitesse du changement. Le Remote Labor Index, développé par le Center for AI Safety et Scale AI, utilise de véritables projets professionnels dans des domaines comme l’analyse de données, la conception graphique, l’architecture, la vidéo et le développement Web. Le corpus représente plus de 6 000 heures de travail et plus de 194 000 dollars canadiens, soit environ 120 500 euros, en contrats réalisés initialement par des professionnels.

Lors de la première publication du test en 2025, le meilleur système d’IA n’était capable d’automatiser correctement qu’environ 2,5 % de ces projets. Le tableau de bord du Center for AI Safety affiche maintenant un taux d’automatisation de 15,83 %, soit presque 16 %.

Cela ne signifie pas que 16 % des travailleurs autonomes peuvent aujourd’hui être remplacés. Le test mesure des projets précis et non des emplois complets. Il montre toutefois que la proportion de tâches professionnelles pouvant être réalisées de bout en bout par une IA progresse rapidement.

Au Kenya, une nouvelle forme de travail est d’ailleurs déjà apparue autour de cette transformation : les « humanizers ». Leur rôle consiste à reprendre des travaux rédigés par une IA afin de leur donner un style plus humain et, dans certains cas, de réduire le risque qu’ils soient identifiés comme provenant d’un système automatisé. Certains anciens rédacteurs utilisent également l’IA pour produire une première version avant de la retravailler eux-mêmes.

L’IA n’élimine donc pas systématiquement le travail humain. Elle en modifie la valeur, le prix et la nature.

Le Kenya offre à cet égard un aperçu particulièrement concret d’un phénomène qui pourrait toucher beaucoup d’autres marchés. Pendant des années, Internet avait permis d’expédier certaines tâches intellectuelles vers des régions où le coût du travail était moins élevé. L’intelligence artificielle ajoute maintenant un nouveau concurrent à cette chaîne mondiale : une machine dont le coût marginal peut être inférieur à celui du travailleur situé à l’autre bout de la planète.

Pour les travailleurs numériques kényans, le défi n’est plus seulement de concurrencer d’autres travailleurs dans des pays où les salaires sont faibles. Il faut désormais déterminer quelles compétences demeurent suffisamment complexes, spécialisées ou humaines pour conserver une valeur économique dans un marché où l’IA devient elle-même une source de main-d’œuvre numérique.

Sources : new york times, cms.icta.go.ke, ict.go.ke

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