Mark Zuckerberg dévoile sa vision de l’IA : un agent personnel pour chacun

Avec Muse, que Meta vient de lancer aux États-Unis, Mark Zuckerberg ne veut plus seulement répondre aux questions des utilisateurs. Le patron de Meta imagine plutôt une intelligence artificielle personnelle capable de comprendre les objectifs de chacun, de travailler en permanence en arrière-plan et éventuellement d’agir directement dans le monde numérique.

Dans une longue entrevue accordée au journaliste Alex Heath, et distribué sur X, Zuckerberg présente Muse comme l’application concrète d’une vision beaucoup plus large de l’intelligence artificielle. Pour lui, la prochaine étape ne consiste pas simplement à fabriquer des modèles toujours plus puissants, mais à distribuer cette puissance au plus grand nombre.

« Le chemin vers un avenir positif pour tout le monde consiste à distribuer la technologie aussi largement que possible », affirme Zuckerberg. Il résume sa philosophie autour de trois principes : donner davantage de pouvoir aux individus, utiliser l’IA principalement pour inventer plutôt que simplement automatiser, et assurer la sécurité par un équilibre des pouvoirs plutôt que par une concentration de la technologie entre quelques mains.

Cette position place volontairement Meta à contre-courant d’une partie de l’industrie. Zuckerberg se dit davantage préoccupé par la possibilité qu’une poignée de laboratoires contrôlent des systèmes extrêmement puissants que par une diffusion large de ces technologies.

« Je suis beaucoup plus inquiet de voir un petit nombre de laboratoires ou de personnes contrôler quelque chose d’aussi puissant », explique-t-il.

Muse constitue la pièce maîtresse de cette stratégie. Contrairement à ChatGPT, Gemini ou Meta AI, qui fonctionnent essentiellement autour d’une succession de questions et de réponses, Muse reçoit plutôt des objectifs ou des projets à poursuivre.

Selon Zuckerberg, l’idée est de « donner à chaque personne dans le monde un agent personnel très compétent, capable de comprendre ses objectifs et de travailler pour elle 24 heures sur 24, sept jours sur sept ».

L’agent dispose d’un environnement informatique virtuel dans le nuage. Il peut donc utiliser un navigateur, se connecter à des services, effectuer des recherches et poursuivre une tâche longtemps après la demande initiale.

Zuckerberg donne plusieurs exemples tirés de sa propre utilisation. Il demande notamment à Muse de préparer chaque semaine une activité de pâtisserie adaptée à sa fille de trois ans, puis de commander les ingrédients nécessaires. Pour une autre de ses filles, l’agent surveille la disponibilité de permis nécessaires pour certaines randonnées en montagne et tente de les obtenir dès leur mise en vente.

Muse peut aussi proposer spontanément de nouveaux projets. C’est un élément que Meta considère comme essentiel, car Zuckerberg estime qu’une partie du problème actuel de l’IA est simplement que beaucoup de gens ne savent pas encore quoi lui demander.

Meta veut également introduire une dimension directement inspirée de son expérience des réseaux sociaux : l’effet de réseau. Aujourd’hui, explique Zuckerberg, l’industrie conçoit principalement les agents comme une expérience individuelle. Meta prévoit plutôt que les agents puissent éventuellement interagir entre eux et tirer parti de connaissances anonymisées provenant de l’ensemble du réseau Muse.

« La plupart de l’industrie considère actuellement les agents comme un jeu à un seul joueur », observe-t-il. Selon lui, les interactions entre agents pourraient devenir une composante importante du système à mesure que Muse gagnera des utilisateurs.

Cette logique pourrait devenir un avantage concurrentiel considérable pour Meta. Peu d’entreprises disposent déjà de relations numériques avec plusieurs milliards de personnes et plusieurs centaines de millions de petites entreprises.

Zuckerberg estime d’ailleurs que le marché des agents personnels ne sera probablement pas dominé par une seule entreprise, mais il ne croit pas non plus qu’une multitude d’acteurs pourront rester à la frontière technologique. À terme, il estime qu’une douzaine d’entreprises tout au plus pourraient disposer des ressources et des compétences nécessaires pour mener les recherches les plus avancées.

Le passage le plus surprenant de l’entrevue concerne peut-être la vie privée.

Zuckerberg reconnaît qu’un véritable agent personnel devra connaître énormément de choses sur son utilisateur. Courriels, messages, habitudes, activités professionnelles et potentiellement renseignements de santé pourraient être nécessaires pour qu’un agent comprenne réellement les objectifs d’une personne.

« Pour que cela soit utile, il ne suffit pas d’avoir une intelligence à la fine pointe. Le système doit vraiment vous comprendre », explique-t-il.

Meta affirme donc vouloir appliquer à Muse certaines leçons tirées du chiffrement de WhatsApp. L’entreprise développe notamment une machine virtuelle confidentielle dans laquelle les informations personnelles seraient techniquement protégées de façon à ce que Meta elle-même ne puisse pas en consulter le contenu.

Pour ce projet, Meta a recruté Moxie Marlinspike, fondateur de Signal et figure importante de la cryptographie moderne, qui avait déjà participé aux travaux entourant le chiffrement de WhatsApp. « Vous voulez savoir qu’il s’agit de votre agent et que, si vous y placez du contenu, personne d’autre ne pourra y avoir accès », résume Zuckerberg.

Muse utilisera également des agents de sécurité baptisés Sentinel pour surveiller ce que l’agent reçoit et transmet. Ils doivent notamment détecter les tentatives d’injection de commandes malveillantes ou signaler l’envoi potentiel d’informations sensibles.

Certaines actions resteront soumises à l’approbation de l’utilisateur. Paiements, connexions à certains services ou transferts d’informations sensibles pourront déclencher une intervention humaine. Les connexions aux services externes seront également configurées selon le principe du moindre privilège. Une connexion au courriel devrait par exemple commencer en mode lecture seulement, et l’utilisateur devra explicitement autoriser l’agent à envoyer des messages.

Meta veut par ailleurs rendre Muse accessible gratuitement à une très grande partie de la population. Zuckerberg évoque une allocation initiale pouvant atteindre 100 millions de jetons par semaine, accompagnée de l’environnement informatique nécessaire au fonctionnement de l’agent.

L’entreprise fait le pari que Muse finira par générer ou économiser suffisamment d’argent pour ses utilisateurs afin que Meta puisse se rémunérer autrement que par un abonnement classique.

Zuckerberg évoque notamment un modèle dans lequel Meta prélèverait éventuellement une petite part des transactions effectuées grâce à l’agent, potentiellement payée par les entreprises avec lesquelles l’utilisateur interagit.

Pour les petites entreprises, Muse pourrait également créer des produits, gérer certaines opérations puis interagir avec les systèmes publicitaires de Meta. Dans cette vision, l’agent devient moins un assistant qu’une sorte de collaborateur numérique permanent.

Zuckerberg continue parallèlement de défendre l’écosystème ouvert, même s’il reconnaît que Meta ne publiera pas nécessairement tous ses modèles. « Nous publions certains modèles ouverts et nous faisons aussi du travail fermé », précise-t-il. Mais, selon lui, un écosystème open source solide reste essentiel pour préserver la concurrence, la transparence et la sécurité.

Il pousse même le raisonnement jusqu’à la cybersécurité. Selon lui, la meilleure réponse à l’existence d’une intelligence artificielle capable d’attaquer des systèmes pourrait être de donner aux défenseurs des outils comparables pour renforcer leurs infrastructures.

« En mettant la technologie entre les mains des gens, on obtient un environnement plus sûr et plus stable », affirme-t-il à propos de l’expérience accumulée avec les logiciels ouverts.

C’est une philosophie qui demeure contestable. La diffusion de modèles très puissants peut aussi faciliter leur utilisation malveillante, une inquiétude qui explique précisément pourquoi certains laboratoires limitent aujourd’hui l’accès à certaines capacités.

L’entretien offre également un aperçu inhabituellement franc du fonctionnement interne de Meta. Zuckerberg reconnaît avoir surestimé la capacité de l’entreprise à transférer directement son expérience historique en apprentissage automatique vers le développement des grands modèles de langage. Selon lui, Llama 3 était un bon modèle, mais Llama 4 n’a pas suivi la trajectoire qu’il espérait.

Cette déception a conduit Meta à revoir son organisation autour d’équipes plus petites et extrêmement spécialisées. Zuckerberg dit avoir consacré personnellement beaucoup de temps au recrutement de chercheurs et avoir littéralement installé la nouvelle équipe de recherche autour de son propre espace de travail.

Meta augmente simultanément ses investissements informatiques. L’entreprise construit plusieurs gigawatts de capacité de calcul et travaille déjà sur les générations qui succéderont à son modèle interne Watermelon. Zuckerberg ne cache pas son ambition : Meta ne veut pas simplement utiliser les meilleurs modèles disponibles.

« Ce n’est pas nous », répond-il lorsqu’on lui suggère que Meta pourrait se contenter de rester légèrement derrière les laboratoires de pointe. Il décrit plutôt Meta comme une entreprise technologique intégrée qui veut maîtriser les centres de données, les puces, les infrastructures, les modèles et les applications.

Cette course exige évidemment d’immenses infrastructures. Zuckerberg consacre une partie importante de l’entretien aux critiques croissantes visant les centres de données. Il distingue les entreprises qui s’installent durablement dans une région des promoteurs spéculatifs qui cherchent simplement à obtenir un terrain ou une connexion électrique avant de revendre leur projet.

Selon lui, un centre de données doit créer suffisamment de retombées locales pour conserver l’acceptabilité sociale nécessaire à son développement. Il cite notamment des revenus fiscaux, des emplois et des programmes de formation destinés aux métiers spécialisés.

La conclusion est pragmatique : « Si nous créons une technologie qui ne crée pas d’emplois ou de prospérité largement partagée, ou si les infrastructures que nous construisons n’aident pas les communautés locales, cela ne pourra tout simplement pas continuer. »

Derrière Muse se trouve enfin une différence fondamentale dans la manière dont Zuckerberg présente l’avenir de l’intelligence artificielle. Alors que l’industrie parle beaucoup de remplacement des travailleurs et d’automatisation, il affirme que la fonction principale de l’IA sera selon lui la création de nouvelles choses.

Cette vision sert également à justifier le concept de « superintelligence personnelle » défendu par Meta. Zuckerberg ne souhaite pas qu’une poignée de spécialistes décide quelles questions les systèmes les plus puissants devraient résoudre. Chaque individu devrait, selon lui, pouvoir orienter son intelligence artificielle vers ses propres priorités.

Cela pourrait concerner la création d’une entreprise ou la recherche scientifique, mais également des préoccupations beaucoup plus ordinaires : préparer une activité avec ses enfants, améliorer ses relations, surveiller sa santé ou organiser son quotidien.

Muse devient ainsi beaucoup plus qu’un nouveau produit dans le discours de Zuckerberg. C’est la démonstration de la stratégie que Meta entend suivre dans la prochaine phase de la course à l’intelligence artificielle : construire ses propres modèles, les intégrer à un agent personnel permanent, exploiter l’effet de réseau de milliards d’utilisateurs et convaincre le public qu’une IA extrêmement bien informée sur sa vie peut malgré tout demeurer privée.

Et c’est probablement sur ce dernier point que Meta devra faire le plus gros travail de persuasion.

Source : https://x.com/alexeheath/status/2097445778713354432

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