
La volonté affichée par plusieurs géants de l’intelligence artificielle de ralentir le développement des modèles les plus puissants vient de prendre une tournure judiciaire. Une poursuite fédérale déposée en Californie accuse Anthropic, OpenAI, Google et SpaceXAI d’avoir coordonné leurs efforts afin de réduire volontairement le rythme de développement de l’IA, ce qui constituerait, selon les plaignants, une violation des lois américaines sur la concurrence. Pour l’instant, il s’agit d’allégations qui n’ont pas été tranchées par un tribunal. Un cas de collusion ?
La poursuite a été déposée vendredi devant la Cour fédérale du district nord de la Californie. Quatre abonnés payants de ChatGPT, Claude, Grok et Gemini souhaitent représenter un recours collectif national regroupant d’autres clients de ces services. Leur argument est relativement simple : chaque entreprise demeure libre de ralentir individuellement ses travaux pour des raisons de sécurité, mais des concurrents ne peuvent pas, selon eux, s’entendre pour réduire collectivement la vitesse à laquelle ils améliorent leurs produits.
Au coeur du dossier se trouve l’essai « We Must Pace the Frontier », publié par Dario Amodei, PDG d’Anthropic. Il y soutient que les progrès récents de l’IA, notamment l’utilisation croissante de modèles pour contribuer au développement de leurs successeurs, rendent nécessaire un meilleur équilibre entre augmentation des capacités et mesures de sécurité.
Amodei ne propose pas simplement qu’Anthropic ralentisse de son côté. Son approche prévoit des évaluations externes, une coordination entre les entreprises d’IA des pays démocratiques, puis éventuellement une coordination internationale. Il écrit explicitement que les entreprises peuvent et devraient travailler ensemble à l’établissement de normes communes.
C’est précisément ce point qui nourrit la poursuite.
Amodei reconnaît lui-même le problème juridique potentiel. Dans son texte, il explique que le gouvernement américain pourrait faciliter certaines discussions entre laboratoires ou accorder une exemption limitée permettant aux entreprises d’échanger sur des questions de sécurité sans risquer d’enfreindre les règles antitrust.
Dans les heures suivant la publication du texte, plusieurs dirigeants de l’industrie ont publiquement réagi favorablement à certains éléments de cette approche. Sam Altman chez OpenAI, Demis Hassabis chez Google DeepMind et Elon Musk ont notamment exprimé leur intérêt pour davantage de coordination autour de la sécurité des systèmes d’IA avancés.
Sam Altman a soutenu l’idée d’un cadre fédéral établissant des exigences communes en matière de sécurité, tout en estimant que les entreprises n’avaient pas nécessairement besoin d’attendre une exemption antitrust ou une nouvelle loi pour commencer à renforcer leurs pratiques.
Pour les plaignants, ces déclarations publiques constitueraient néanmoins des indices d’une coordination entre les principaux concurrents du marché. Ils affirment qu’un ralentissement collectif pourrait réduire la compétition et, par conséquent, diminuer la valeur reçue par les consommateurs qui paient pour accéder aux modèles les plus performants.
C’est là que se situe le coeur du débat. La sécurité est devenue un enjeu beaucoup plus pressant pour les grands laboratoires d’IA. Amodei affirme notamment que la progression des modèles s’accélère à mesure qu’ils deviennent capables de participer eux-mêmes à la recherche et au développement des générations suivantes. Un ralentissement permettrait, selon lui, de consacrer davantage de temps aux tests, à l’interprétabilité et aux mécanismes de contrôle.
Mais le droit de la concurrence pose une autre question : jusqu’où des entreprises concurrentes peuvent-elles coordonner leurs activités sous prétexte de sécurité ?
Certains experts antitrust soutiennent que les entreprises n’ont pas besoin d’une exemption générale pour fabriquer des produits sécuritaires et qu’elles peuvent chacune être tenues responsables de leurs propres décisions. À l’inverse, Amodei estime qu’une entreprise qui ralentirait seule pourrait être rapidement dépassée par ses concurrents, ce qui créerait une forte pression pour poursuivre la course malgré les risques.
Le débat est également devenu politique à Washington. L’administration Trump s’est montrée réticente à l’idée de freiner le développement américain de l’IA, notamment en raison de la concurrence avec la Chine. De leur côté, certains élus républicains, dont le sénateur Josh Hawley, se sont aussi opposés à l’idée d’accorder aux plus grandes entreprises d’IA une exemption leur permettant de coordonner leurs stratégies, craignant qu’une telle mesure puisse favoriser la collusion.
La poursuite pourrait donc devenir un test important pour toute l’industrie. Les grands laboratoires reconnaissent de plus en plus ouvertement qu’ils pourraient devoir coopérer face à certains risques communs. Mais plus cette coopération touche directement au rythme de développement des produits, plus elle risque de rencontrer les limites du droit de la concurrence.
C’est tout le paradoxe de l’IA actuelle. Les entreprises affirment que la course est devenue suffisamment rapide pour justifier une coordination entre concurrents. Les plaignants répondent que c’est précisément lorsque quelques entreprises dominent un marché qu’il faut se méfier des accords conclus entre elles.
La justice devra maintenant déterminer s’il existe réellement une entente susceptible d’enfreindre les lois antitrust. À ce stade, les prises de position publiques sont documentées, mais l’existence d’un accord illégal entre Anthropic, OpenAI, Google et SpaceXAI demeure une accusation des plaignants, et non un fait établi.
Source : LA Times
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