
Vers 1826-1827, la plus ancienne photographie réalisée avec une caméra qui nous soit parvenue exige plusieurs heures d’exposition, peut-être même plusieurs jours. Deux siècles plus tard, en 2026, un téléphone intelligent peut figer un sourire en une fraction de seconde, produire plusieurs images presque simultanément, les améliorer automatiquement et les transmettre à l’autre bout de la planète en quelques secondes. La photographie entre ainsi symboliquement dans son troisième siècle, même si la date exacte de la célèbre image réalisée par Joseph Nicéphore Niépce, Point de vue du Gras, demeure discutée. Le Harry Ransom Center de l’Université du Texas, qui conserve l’original, la date aujourd’hui de 1827, tandis que d’autres travaux la situent autour de 1826-1827.
Niépce utilise alors une plaque d’alliage à base d’étain recouverte de bitume de Judée. La lumière durcit progressivement cette matière et permet de fixer une image durable. Le résultat est rudimentaire, mais le principe fondamental de la photographie est déjà là : utiliser la lumière pour conserver une représentation du monde. Même le temps de pose reste sujet à débat. On a longtemps parlé d’au moins huit heures, mais certains travaux plus récents avancent qu’il aurait pu s’étendre bien au-delà. Une chose est certaine : produire cette image demandait une patience, une préparation et une maîtrise technique qui n’ont plus rien à voir avec notre rapport actuel à la photographie.
Quelques années plus tard, Louis Daguerre perfectionne le procédé et, le 19 août 1839, la France rend publique l’invention du daguerréotype. L’image est produite sur une plaque de cuivre recouverte d’une fine couche d’argent. Les résultats sont spectaculaires pour l’époque, mais les poses demeurent longues et peuvent encore durer plusieurs minutes. Pour réaliser un portrait, le sujet doit rester parfaitement immobile. Malgré ces contraintes, la photographie gagne rapidement en popularité. La Library of Congress indique qu’en 1850, New York compte déjà plus de 70 studios de daguerréotypie, signe que la photographie cesse progressivement d’être une curiosité scientifique pour devenir une activité commerciale.
La grande démocratisation arrive à la fin du XIXe siècle avec George Eastman et Kodak. L’objectif n’est plus seulement d’améliorer l’image, mais de simplifier radicalement son utilisation. En 1888, Kodak lance un appareil destiné au grand public avec la promesse devenue célèbre : « You press the button, we do the rest ». L’utilisateur prend les photos et Kodak s’occupe du traitement. L’année suivante, le film transparent en rouleau apparaît, puis en 1900 le Brownie rend la photographie encore plus accessible. L’appareil est vendu un dollar américain et le rouleau de film 15 cents. Photographier commence alors à devenir une activité familiale plutôt qu’un domaine réservé aux spécialistes.
Pendant une bonne partie du XXe siècle, la photographie s’installe au coeur de la mémoire familiale. Mariages, naissances, vacances, anniversaires et réunions deviennent autant d’occasions de sortir l’appareil. Le Kodachrome, lancé en 1935, contribue à populariser la photographie couleur auprès des amateurs. Mais chaque déclenchement a toujours un coût. Une pellicule offre généralement 12, 24 ou 36 poses, et il faut ensuite payer pour le développement et souvent pour les tirages. Cette contrainte économique influence directement les comportements. On réfléchit davantage avant de prendre une photo et on évite de gaspiller une pose.
Malgré cela, le nombre de photographies produites atteint déjà des niveaux considérables à la fin du XXe siècle. Une estimation largement reprise situe à environ 85 milliards le nombre de photographies prises dans le monde en 2000. Une estimation construite notamment à partir des ventes et de l’utilisation de films photographiques. Ça représente environ 233 millions de photos par jour, 9,7 millions par heure et un peu moins de 2 700 par seconde.
À ce moment-là, une autre révolution est déjà en marche. En 1975, l’ingénieur Steven Sasson construit chez Kodak un prototype considéré comme le premier appareil photo entièrement numérique. L’appareil est volumineux, au point que Kodak l’a lui-même comparé à un grille-pain. Il produit des images noir et blanc de 100 par 100 pixels, soit seulement 10 000 pixels, et les enregistre sur une cassette. Il faudra toutefois encore près de vingt ans avant que la photographie numérique devienne réellement accessible au grand public.
En 1994, Apple lance le QuickTake 100, développé avec Kodak. Vendu 749 dollars américains, il produit des images de 640 par 480 pixels et peut en conserver huit à sa définition maximale. Vu avec les yeux de 2026, ces caractéristiques semblent modestes, mais quelque chose de fondamental vient de changer : prendre une photo supplémentaire ne nécessite plus une nouvelle portion de pellicule. Le coût marginal du déclenchement s’effondre et, avec lui, une partie des contraintes qui avaient toujours accompagné la photographie.
Avec l’argentique, chaque photo utilisait une partie du film. Avec le numérique, il devient possible de photographier dix fois le même sujet, de regarder immédiatement les résultats, de supprimer les mauvaises images et de recommencer. Cette liberté transforme profondément notre comportement. Le marché de l’appareil photo numérique explose et, selon la Camera & Imaging Products Association, les fabricants expédient 121,5 millions d’appareils photo numériques en 2010, un sommet historique. Près de 109 millions sont alors des appareils à objectif intégré, les fameux compacts numériques qui accompagnent les familles en voyage et dans les grandes occasions.
Mais au moment même où l’appareil numérique semble avoir définitivement remplacé la pellicule, un autre appareil commence à le remplacer à son tour. En mai 1999, le japonais Kyocera commercialise le Visual Phone VP-210, considéré comme l’un des premiers téléphones mobiles avec caméra vendus au public. Son capteur compte seulement 110 000 pixels, mais il permet déjà de prendre des images et de les transmettre. En 2000, Sharp franchit une étape supplémentaire avec le J-SH04 au Japon, lui aussi doté d’un capteur de 110 000 pixels, mais conçu autour d’une expérience plus simple de prise de vue et d’envoi immédiat.
Puis arrive l’iPhone en 2007. Le premier modèle possède une caméra de seulement deux mégapixels, mais sa force n’est pas seulement photographique. Il réunit dans un même appareil une caméra, un écran, des logiciels, une connexion Internet et une interface tactile. Surtout, cet appareil reste en permanence avec son propriétaire. Pour photographier avec un appareil classique, il fallait penser à l’apporter. Avec le téléphone, l’appareil photo est déjà dans la poche.
Cette différence va provoquer une explosion spectaculaire du nombre d’images produites. Selon les estimations de Rise Above Research, environ 1 950 milliards de photographies pourraient être prises dans le monde en 2026, et ce total pourrait approcher 2 500 milliards par année en 2030. On parle ici d’une estimation car je vous rappelle qu’il n’existe aucun compteur mondial capable d’enregistrer chaque déclenchement. Mais l’estimation donne une bonne idée de l’ampleur de la transformation.
À raison de 1 950 milliards de photos par année, l’humanité produirait en 2026 environ 5,34 milliards de photos par jour, soit environ 223 millions par heure, 3,7 millions par minute et près de 62 000 chaque seconde. Si l’on compare cette estimation aux quelque 85 milliards de photographies prises en 2000, la production annuelle aurait été multipliée par près de 23 en seulement 26 ans, soit une augmentation d’environ 2 190 %. À ce rythme, il suffit aujourd’hui d’environ seize jours pour produire autant de photographies que pendant toute l’année 2000.
Cette explosion de production s’est produite alors même que le marché de l’appareil photo traditionnel s’effondrait. Les fabricants membres de la CIPA avaient expédié 121,5 millions d’appareils numériques en 2010. Selon les derniers chiffres que j’ai trouvé, en 2025, ils n’en ont expédié que 9,44 millions, soit une baisse de plus de 92 %. L’appareil photo n’a pas disparu pour autant. Il reste essentiel pour de nombreux professionnels, créateurs et amateurs passionnés, et le marché semble même connaître une certaine stabilisation. Les expéditions mondiales ont progressé de 11,2 % en 2025, tandis que les appareils à objectif intégré ont connu une hausse de 29,6 %. Les modèles hybrides dominent aujourd’hui très largement le marché des appareils à objectifs interchangeables.
Pour la photographie quotidienne, cependant, le téléphone intelligent règne désormais presque sans partage. Son potentiel tient notamment à son immense diffusion. L’Union internationale des télécommunications estime qu’un peu plus de 82 % des personnes âgées de dix ans et plus dans le monde possèdent un téléphone mobile.
Le téléphone a toutefois changé bien davantage que le nombre de photos prises. Il a aussi transformé leur raison d’être. Pendant longtemps, photographier signifiait essentiellement conserver un souvenir. On prenait une image en pensant qu’on la regarderait plus tard, dans un album de vacances, un album de mariage ou un album familial. Aujourd’hui, une grande partie de nos photographies ne sont plus destinées à devenir des souvenirs durables. Elles servent simplement à communiquer une information ou à documenter un instant.
On photographie une place de stationnement pour retrouver sa voiture, une étiquette dans un magasin, une facture, une ordonnance, une bouteille de vin, une pièce mécanique à montrer à quelqu’un, un écran d’ordinateur ou encore une affiche dans la rue. Certaines de ces images sont supprimées quelques heures plus tard, tandis que d’autres restent oubliées dans la mémoire du téléphone pendant des années. La photographie est ainsi devenue une forme de langage quotidien.
Les réseaux sociaux et les services de stockage ont accentué cette transformation. Facebook indiquait déjà qu’environ 350 millions de nouvelles photos étaient téléversées chaque jour sur son service à la fin de 2012. En 2020, Google annonçait que Google Photos stockait plus de 4 000 milliards de photographies et que quelque 28 milliards de nouvelles photos et vidéos étaient ajoutées au service chaque semaine. Des chiffres qui illustrent l’échelle atteinte par la photographie numérique.
Et l’évolution de la photo se poursuit avec le téléphone intelligent. Le capteur continue de recevoir la lumière, comme dans n’importe quel appareil photo, mais le logiciel participe maintenant activement à la construction de l’image finale. L’intelligence artificielle accentue encore cette évolution. Les téléphones peuvent reconnaître les personnes, les animaux, le ciel ou la nourriture, sélectionner automatiquement certains paramètres, améliorer la lumière et organiser une photothèque selon son contenu. En deux siècles, nous sommes ainsi passés de la photographie chimique à la photographie électronique, puis de la photographie électronique à la photographie algorithmique.
Cette abondance crée toutefois un paradoxe. Nous n’avons jamais possédé autant de photographies, mais chacune d’elles risque d’avoir moins de valeur individuelle. Une famille pouvait autrefois conserver quelques centaines de clichés représentant plusieurs décennies d’existence. Une seule personne peut aujourd’hui accumuler des dizaines de milliers d’images en quelques années. Le problème n’est plus d’avoir suffisamment de photos, mais de retrouver la bonne.
Ce changement modifie aussi notre rapport à la mémoire. Les albums photographiques étaient nécessairement sélectifs, puisque quelqu’un devait choisir les images qui méritaient d’y entrer. Les photothèques numériques, elles, accumulent souvent tout, le remarquable comme le banal, le souvenir précieux comme la photo temporaire d’un numéro de série. Le défi des prochaines années pourrait donc moins consister à produire des images qu’à les organiser, les comprendre, les retrouver et décider lesquelles méritent réellement d’être conservées.
Deux siècles après Niépce, la photographie est devenue victime de son extraordinaire succès. Vers 1826-1827, produire une seule image exigeait des heures de patience, du matériel spécialisé et une connaissance poussée de la chimie. En 2026, plusieurs milliards de photographies peuvent être produites avant la fin d’une seule journée. La technologie a changé le support, la vitesse, le coût et la quantité. Elle a remplacé progressivement la plaque métallique par la pellicule, la pellicule par le capteur numérique, puis l’appareil photo par un ordinateur de poche capable de photographier, de traiter l’image et de la distribuer instantanément.
Mais derrière ces deux siècles d’innovations, quelque chose demeure étonnamment familier. La motivation fondamentale consiste toujours à observer le monde avec suffisamment d’attention pour y voir quelque chose qui mérite d’être révélé, partagé et capable de susciter une émotion ou une réaction. La première photographie de Niépce et les milliards d’images produites aujourd’hui sont technologiquement séparées par un monde, mais le geste reste profondément le même : regarder, choisir un instant et décider qu’il mérite d’être conservé.
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