L’IA fait pression sur les honoraires des cabinets d’avocats

L’intelligence artificielle commence à transformer non seulement la façon dont travaillent les cabinets d’avocats, mais aussi la manière dont ils facturent leurs clients. Aux États-Unis, de grandes entreprises et plusieurs banques de Wall Street demandent maintenant aux cabinets juridiques de leur faire profiter directement des gains de productivité générés par l’IA.

Selon le Financial Times, des institutions comme Morgan Stanley, Citigroup et Goldman Sachs font partie des grands clients qui poussent leurs cabinets externes à revoir leurs tarifs. Leur logique est simple : si une tâche qui exigeait auparavant plusieurs heures peut maintenant être accomplie beaucoup plus rapidement grâce à l’IA, pourquoi le client devrait-il continuer à payer la même facture ?

Le New York Times a également consacré un article à cette nouvelle tension entre cabinets et clients, avec une question qui résume bien le débat : où est le rabais ? Depuis quelques années, les grands cabinets mettent de l’avant leurs investissements dans l’intelligence artificielle. Les clients commencent maintenant à vouloir voir ces gains d’efficacité apparaître concrètement sur leurs factures.

La pression vise directement l’un des fondements économiques de la profession juridique, soit l’heure facturable. Pendant des décennies, une partie importante du travail des jeunes avocats consistait à lire des contrats, vérifier des milliers de pages de documents, effectuer des recherches juridiques ou préparer de premières versions de textes. Toutes ces tâches pouvaient représenter des dizaines, voire des centaines d’heures facturées au client.

Les outils d’IA juridique, comme Harvey, Legora ou CoCounsel, peuvent désormais accélérer une partie de ce travail. Le Financial Times rapporte que les banques envisagent davantage d’appels d’offres, de forfaits et d’autres formes de tarification qui ne reposent plus uniquement sur le nombre d’heures consacrées à un dossier.

Thomson Reuters observe la même évolution. Dans son rapport Future of Professionals 2026, 71 % des juristes d’entreprise interrogés disent s’attendre à ce que les cabinets externes modifient leur modèle commercial à mesure que l’utilisation de l’IA augmente. Pourtant, seulement 28 % des cabinets affirment avoir déjà modifié leur structure tarifaire en réponse à l’IA.

C’est ici que le conflit devient très concret. Pour les cabinets, les systèmes d’intelligence artificielle représentent eux-mêmes des investissements importants. Il faut acheter les logiciels, sécuriser les données, former les avocats, revoir les méthodes de travail et parfois développer des outils internes.

Certains cabinets investissent des sommes considérables. Latham & Watkins, par exemple, a acheté ses propres serveurs équipés de processeurs Nvidia afin de développer une infrastructure d’IA interne et de mieux contrôler les données de ses clients. Le cabinet emploie aujourd’hui des centaines de spécialistes technologiques.

Les cabinets peuvent donc vouloir conserver une partie des économies générées par l’automatisation afin de rentabiliser ces investissements. Les clients raisonnent autrement. Si l’IA réduit fortement le temps nécessaire pour analyser des contrats ou effectuer une vérification diligente, ils s’attendent à ce qu’une partie de cette économie leur soit transférée.

Cette pression pourrait accélérer le passage vers la facturation à forfait. Au lieu de vendre 40 heures de travail pour effectuer une vérification diligente, un cabinet pourrait vendre le résultat final pour un prix déterminé à l’avance. Si l’IA permet ensuite de réaliser le travail en 15 heures plutôt qu’en 40, le cabinet peut conserver une partie du gain de productivité tout en offrant au client un prix plus prévisible.

Cette évolution change toutefois profondément la logique économique de la profession. La valeur du travail juridique ne repose plus nécessairement sur le temps passé à accomplir une tâche, mais davantage sur le résultat, l’expertise, le jugement et la responsabilité assumée par l’avocat.

Une autre question demeure, celle de la relève. Les tâches aujourd’hui confiées à l’intelligence artificielle sont souvent celles qui permettaient aux jeunes avocats d’apprendre leur métier. Lire des centaines de contrats, analyser des précédents ou participer à une vérification diligente pouvait être répétitif, mais constituait aussi une forme importante d’apprentissage professionnel.

Reuters rapportait récemment que certains avocats quittent maintenant les cabinets traditionnels pour devenir des ingénieurs juridiques dans des entreprises spécialisées en IA. Dans le milieu, on commence aussi à s’interroger sur la façon dont les futurs avocats développeront leur expertise si une partie du travail qui servait autrefois de formation pratique est désormais confiée aux machines.

Le Canada ne sera pas à l’écart de cette transformation. Plusieurs grands cabinets et services juridiques canadiens utilisent déjà des outils d’intelligence artificielle spécialisés, et les mêmes questions finiront inévitablement par se poser ici, notamment dans les grands cabinets montréalais et dans les études de notaires.

La question n’est donc plus seulement de savoir si les avocats utiliseront l’intelligence artificielle. Ils l’utilisent déjà. Le véritable débat porte maintenant sur la répartition des gains de productivité. Qui paie pour l’outil, qui conserve les économies qu’il permet de réaliser et, dans une profession construite depuis des décennies autour de l’heure facturable, que vaut désormais une heure de travail lorsqu’une machine peut en éliminer plusieurs ?

Sources : Financial Times, Thomson Reuters, New York Times

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