
Au Québec, la musique en français ne représente plus qu’une faible portion de ce que les gens écoutent sur les plateformes numériques. Selon une nouvelle étude du Commissaire à la langue française, seulement 11,4 % des écoutes musicales en ligne sont consacrées à des chansons francophones, contre 77,5 % pour les chansons en anglais. Une situation qui distingue nettement le Québec des 24 pays européens analysés et qui soulève d’importantes questions sur l’influence des plateformes numériques, les habitudes culturelles et l’avenir de la musique francophone.
Intitulée L’exception québécoise : étude sur la consommation musicale au Québec, au Canada et dans 24 pays européens, cette recherche repose sur les données de Luminate Data, une entreprise spécialisée dans la mesure de la consommation musicale. Les chercheurs ont analysé les écoutes des 50 000 artistes et des 50 000 chansons les plus populaires dans chacun des marchés étudiés, jusqu’à la fin de 2025. Pour le Québec, les données couvrent la période de 2022 à 2025. L’objectif était notamment de comprendre pourquoi le français occupe une place aussi limitée dans les habitudes d’écoute, alors que d’autres sociétés non anglophones réussissent à préserver une présence beaucoup plus importante de leur langue nationale.
Les résultats sont frappants. Le Québec arrive au dernier rang des marchés non anglophones étudiés pour la proportion de musique écoutée dans la langue nationale. Selon l’indicateur fondé sur la langue des artistes, le français représente 12 % des écoutes, comparativement à 16 % en Norvège, 19 % en Islande et aux Pays-Bas, 45 % en France et jusqu’à 66 % en Espagne. Le Québec se distingue également par sa forte consommation de musique américaine. Il constitue le seul marché non anglophone étudié où les artistes des États-Unis dépassent 40 % des écoutes. Pendant que plusieurs pays européens connaissent une progression de leur musique nationale, la part des artistes locaux demeure relativement stable au Québec.

Autre constat préoccupant, les artistes canadiens francophones occupent à peine 6 % des écoutes musicales québécoises, tandis que l’ensemble des artistes canadiens, toutes langues confondues, atteint environ 12 %. Dans plusieurs pays européens, la situation est radicalement différente. En France, les artistes nationaux représentent 43 % des écoutes, contre 48 % en Italie et 46 % en Grèce. Même des marchés de taille comparable à celle du Québec réussissent à donner une place beaucoup plus importante à leurs artistes. La différence est particulièrement visible au sommet des palmarès : aucun artiste canadien chantant en français ne figurait parmi les dix artistes les plus écoutés au Québec en 2022, 2024 et 2025. Les Cowboys Fringants ont été la seule exception, en 2023.
L’étude révèle également une étonnante fracture entre le Québec et le reste de la francophonie. Alors que les artistes français représentent environ 40 % des écoutes dans la Belgique francophone et 37 % en Suisse francophone, leur part tombe à seulement 5,4 % au Québec. Cette distance culturelle se manifeste jusque dans les préférences pour les chansons d’un même artiste. En 2025, 74,8 % des écoutes de Charlotte Cardin en France concernaient ses chansons en français, contre seulement 32,1 % au Québec. Même phénomène pour Céline Dion, dont les chansons francophones représentaient 81,5 % des écoutes en France, mais seulement 41,3 % dans sa province d’origine.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette situation ne s’explique pas par des goûts musicaux fondamentalement différents. Les Québécois écoutent sensiblement les mêmes genres que les Européens, principalement du rap, du hip-hop et de la pop. La différence tient davantage à la langue des artistes qui dominent ces catégories. En France et en Espagne, entre 70 % et 80 % des écoutes de rap et de hip-hop se font dans la langue nationale, alors qu’au Québec, la présence du français demeure particulièrement faible. Les chercheurs s’interrogent donc sur la capacité de l’industrie musicale québécoise à produire, promouvoir et faire émerger de grands succès francophones, notamment auprès des jeunes générations.
Les algorithmes de recommandation de Spotify et des autres plateformes numériques pourraient contribuer à cette situation, mais ils ne seraient pas les seuls responsables. Le rapport explique que les systèmes de recommandation ont tendance à favoriser les contenus déjà populaires et à renforcer les habitudes existantes. Lorsqu’un utilisateur écoute principalement de la musique anglophone, les plateformes peuvent continuer à lui proposer des chansons similaires, réduisant ainsi ses occasions de découvrir des artistes francophones. Les chercheurs nuancent toutefois cette explication : les mêmes plateformes sont utilisées dans plusieurs pays européens où les musiques nationales connaissent un succès considérable. L’hypothèse selon laquelle le Québec serait traité différemment parce qu’il constitue une province canadienne plutôt qu’un pays indépendant demeure également à vérifier.
D’autres facteurs entreraient en jeu, notamment la connaissance répandue de l’anglais, les habitudes musicales transmises d’une génération à l’autre et la manière dont la musique québécoise est perçue. Le rapport évoque notamment le fait que la musique francophone québécoise reste souvent associée à une identité culturelle particulière plutôt qu’à une offre musicale universelle. L’expression « rap Québ » illustre ce phénomène : elle présente le rap québécois comme une catégorie distincte, alors qu’en France, le rap francophone fait naturellement partie du courant dominant. Les chercheurs estiment que cette perception peut freiner la découverte de nouveaux artistes, notamment auprès des auditeurs qui ne se reconnaissent pas dans les références culturelles traditionnellement associées à la chanson québécoise.
Pour renverser la tendance, le Commissaire à la langue française propose plusieurs interventions. Il recommande notamment de mettre en œuvre la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique, adoptée en décembre 2025, afin d’imposer aux plateformes certaines exigences de mise en valeur et de recommandation. Le rapport suggère également de soutenir davantage la production et la commercialisation de succès francophones dans le rap et la pop, de renforcer les collaborations entre artistes québécois et européens, et d’accroître la présence de musique en français dans les écoles, les commerces, les installations sportives et les lieux publics. Le rôle des familles et des amis dans la découverte musicale est également présenté comme essentiel pour modifier durablement les habitudes d’écoute.
Cette étude comporte néanmoins certaines limites importantes. Les données québécoises de Luminate proviennent uniquement de Spotify, Amazon Music et Tidal, alors que la couverture des plateformes est plus large dans les autres marchés. Elles ne représentent donc pas l’ensemble de la consommation musicale québécoise, notamment l’écoute à la radio ou sur des supports physiques. Elles mesurent également des volumes d’écoute plutôt que le nombre de personnes qui apprécient réellement chaque genre musical, ce qui peut donner un poids disproportionné aux auditeurs les plus intensifs.
Malgré ces réserves, la comparaison internationale met en évidence un phénomène difficile à ignorer : tandis que plusieurs pays parviennent à faire rayonner leur musique nationale sur les plateformes mondiales, le Québec peine à donner une place équivalente à la sienne. Le défi ne consiste donc pas uniquement à rendre la musique francophone disponible en ligne, mais à faire en sorte qu’elle soit découverte, recommandée et intégrée aux habitudes d’écoute des nouvelles générations.
Source : Commissaire à la langue française
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Un excellent texte avec des statiques imprssionante incroyable. Félicitation et bonne soirée