Ollivier Dyens : « L’intelligence artificielle nous oblige à repenser ce qui fait de nous des êtres humains »

À mesure que l’intelligence artificielle progresse, une question fondamentale s’impose : que restera-t-il de proprement humain lorsque les machines pourront accomplir une grande partie de nos tâches intellectuelles ? Pour Ollivier Dyens, professeur à l’Université McGill et fondateur du laboratoire d’innovation Building 21, la réponse ne se trouve pas uniquement dans la technologie, mais dans notre capacité à cultiver la créativité, la curiosité et surtout l’esprit critique.

Dans une entrevue accordée récemment au Réseau de la Pédagogie de l’Université Catholique de Lille, le chercheur québécois d’adoption propose une réflexion sur les transformations de l’enseignement supérieur et sur les défis que pose l’intelligence artificielle à notre compréhension de l’intelligence humaine.

Depuis plus de trente ans, Ollivier Dyens s’intéresse aux relations entre l’humain et les technologies. Ses premières recherches, amorcées à l’Université de Montréal en 1992, portaient sur le cyberespace et la manière dont les environnements numériques modifient notre perception du monde. Aujourd’hui, cette interrogation prend une nouvelle dimension avec l’arrivée des systèmes d’intelligence artificielle capables de produire du contenu, de résoudre des problèmes complexes et même d’accomplir certaines tâches de manière autonome.

Le professeur, qui a notamment occupé des fonctions de direction universitaire à Concordia et à McGill, estime que le monde de l’éducation a longtemps sous-estimé l’ampleur des changements à venir. Lorsqu’il évoquait l’intelligence artificielle il y a une quinzaine d’années, plusieurs de ses collègues jugeaient encore ces perspectives lointaines. Aujourd’hui, elles sont devenues une réalité quotidienne.

Mais ce qui le préoccupe dépasse largement l’automatisation des tâches. Les avancées récentes des modèles d’IA remettent en question notre conception même de l’intelligence. Lorsque des systèmes parviennent à résoudre des problèmes mathématiques complexes ou à produire des résultats scientifiques que leurs utilisateurs ne comprennent pas toujours, la relation entre l’humain et la machine change de nature.

Dyens évoque notamment l’émergence d’agents capables de collaborer entre eux pour accomplir des tâches sans que chaque étape soit explicitement définie par un utilisateur. Cette autonomie grandissante constitue, selon lui, une rupture importante. Il demeure optimiste quant à l’avenir, mais reconnaît que cette évolution est troublante, notamment parce qu’elle pourrait réduire progressivement notre capacité à comprendre certains résultats produits par les machines.

Cette inquiétude ne l’amène toutefois pas à adopter un discours catastrophiste. Le chercheur se méfie des prédictions annonçant systématiquement la fin du monde à chaque grande innovation. L’histoire des technologies est remplie de bouleversements qui ont suscité des peurs comparables. Pour lui, l’enjeu consiste plutôt à comprendre ce qui distingue réellement l’intelligence humaine des capacités que nous développons artificiellement.

C’est précisément là que l’esprit critique devient essentiel. Dyens le définit d’abord par la curiosité et par le refus des réponses trop simples. Chercher à comprendre, accepter la complexité et reconnaître les limites de ses connaissances sont autant de qualités indispensables dans un environnement où les réponses peuvent désormais être générées instantanément.

Cette approche nourrit également sa conception de l’université. Avec Building 21, un laboratoire d’expérimentation interdisciplinaire fondé à McGill, il a voulu créer un environnement où les étudiants peuvent explorer des idées qui ne correspondent pas nécessairement aux frontières habituelles des disciplines universitaires. L’objectif est de favoriser les rencontres entre différents domaines de connaissance, mais surtout d’encourager les étudiants à poser des questions auxquelles personne ne connaît encore les réponses.

Selon lui, les découvertes les plus intéressantes naissent souvent de ces croisements inattendus. Il cite l’exemple de ses échanges avec des spécialistes en neurosciences, en physique ou en génie, qui l’obligent à remettre en question ses propres certitudes. Cette confrontation des perspectives lui paraît particulièrement importante à une époque où les algorithmes peuvent donner l’impression que toutes les réponses sont accessibles.

Son expérience auprès des étudiants a aussi transformé sa manière d’enseigner. Il affirme avoir découvert chez les jeunes générations une curiosité intellectuelle remarquable et une ouverture à des perspectives différentes. Plutôt que de chercher systématiquement à transmettre des réponses, il préfère désormais encourager les étudiants à construire leur propre raisonnement.

Cette philosophie prend tout son sens face à l’intelligence artificielle générative. Si les machines deviennent capables de mémoriser, de synthétiser et de restituer une quantité pratiquement illimitée d’informations, l’université doit-elle continuer à accorder autant d’importance à l’accumulation des connaissances ?

Pour Dyens, la réponse passe par une distinction fondamentale entre la maîtrise de l’information et la capacité de réfléchir. Dans un monde où les outils d’IA peuvent traiter d’immenses ensembles de données, l’être humain doit apprendre à reconnaître les situations inédites, à interpréter les nuances et à prendre des décisions qui exigent un jugement éthique.

Il donne l’exemple du domaine médical, où les algorithmes peuvent analyser des quantités considérables de données cliniques. Toutefois, déterminer quel patient doit être soigné en priorité dans une situation d’urgence soulève des questions humaines et morales qui ne peuvent être réduites à un simple calcul.

Cette évolution pourrait aussi transformer profondément la formation universitaire. Plutôt que de privilégier uniquement les compétences techniques, dont certaines risquent de devenir rapidement dépassées, le professeur estime qu’il faut renforcer les fondements intellectuels, la créativité et la capacité d’aborder des problèmes complexes.

Pour autant, il ne croit pas que les universités doivent abandonner leur mission traditionnelle au profit de formations courtes et exclusivement professionnelles. À ses yeux, l’université demeure l’un des rares espaces où l’on peut prendre le temps de réfléchir à des questions fondamentales, sans être constamment soumis aux impératifs immédiats de rentabilité.

Il met également en garde contre une utilisation trop facile de l’intelligence artificielle dans les activités intellectuelles. Lorsqu’on lui a suggéré d’utiliser ChatGPT pour rédiger un texte sur les bouleversements de l’écriture, il a refusé. Non pas parce qu’il rejette la technologie, mais parce qu’il considère que l’écriture constitue elle-même un exercice de réflexion.

« L’écriture est le meilleur moyen qu’on ait trouvé jusqu’ici pour structurer une pensée critique », explique-t-il, rappelant qu’il s’agit d’un outil de réflexion et non d’une fin en soi.

Au terme de cette réflexion, Ollivier Dyens invite surtout les enseignants et les étudiants à cultiver ce que les machines ne peuvent pas simplement remplacer : la capacité de questionner, d’imaginer et de faire des choix difficiles dans des situations incertaines.

Son conseil aux jeunes qui commencent leurs études résume cette philosophie : plutôt que de se concentrer exclusivement sur des compétences techniques susceptibles d’être automatisées, ils devraient apprendre à évoluer dans les zones grises, là où les réponses ne sont ni évidentes ni définitives.

À l’heure où l’intelligence artificielle promet de résoudre un nombre croissant de problèmes, le véritable défi de l’éducation pourrait donc être de former des personnes capables d’identifier ceux qui méritent encore d’être posés.

Source : Réseau de la Pédagogie de l’Université Catholique de Lille

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