Les Américains votent contre les centres de données et menacent l’expansion de l’intelligence artificielle

L’industrie américaine de l’intelligence artificielle vient de découvrir un adversaire qu’elle avait peut-être sous-estimé : les électeurs. Alors que les grandes entreprises technologiques investissent des centaines de milliards de dollars pour développer leurs infrastructures, les élections de mi-mandat du 3 novembre 2026 ont envoyé un message particulièrement clair. Une partie importante de la population américaine ne veut plus voir les centres de données se multiplier sans contrôle.

Selon un reportage du Wall Street Journal, les électeurs ont largement soutenu les candidats et les propositions visant à limiter la construction de ces installations, pourtant indispensables au fonctionnement des modèles d’intelligence artificielle. En Ohio, plus d’une douzaine de municipalités ont voté pour interrompre ou restreindre le développement de nouveaux centres de données. Des décisions comparables ont été prises dans des collectivités du Kansas, de la Floride et de la Californie.

À Alhambra, en Californie, 82 % des électeurs ont approuvé l’interdiction des centres de données sur le territoire municipal. À Bloomington, en Illinois, 78 % ont soutenu une proposition consultative demandant un moratoire sur la construction de grandes installations. Cette opposition dépasse les frontières partisanes et traduit une inquiétude grandissante concernant les conséquences environnementales et économiques de ces infrastructures.

Mais le résultat le plus significatif pourrait venir du Texas, l’un des principaux territoires d’expansion de l’industrie. La démocrate Gina Hinojosa, élue gouverneure le 3 novembre, a promis de suspendre la construction de nouveaux centres de données jusqu’à ce que les législateurs adoptent une réglementation plus stricte. Pendant sa campagne, elle avait dénoncé ce qu’elle considérait comme un développement incontrôlé de ces infrastructures.

Cette orientation pourrait avoir des conséquences importantes. Selon la banque d’investissement Evercore ISI, le Texas, la Géorgie et l’Ohio concentrent à eux seuls plus de 40 % de la capacité de centres de données actuellement prévue aux États-Unis. Or, ces trois États accueillent plusieurs des plus ambitieux projets de l’industrie.

OpenAI construit notamment son gigantesque projet Stargate au Texas et prévoit un autre complexe majeur en Géorgie, baptisé Project Camellia. Meta développe également d’importantes installations au Texas et en Ohio. Selon le Wall Street Journal, des dirigeants d’OpenAI discutaient dès le lendemain du scrutin de la possibilité de revoir leurs prévisions de capacité informatique pour 2027.

Pour les entreprises qui développent les modèles d’intelligence artificielle les plus puissants, les résultats électoraux pourraient compliquer considérablement leurs plans. Elles ont besoin de toujours plus de puissance de calcul pour entraîner leurs modèles et répondre à la demande des utilisateurs. Or, cette puissance dépend de centres de données dont la construction nécessite des terrains, des permis, d’importantes quantités d’électricité et, dans plusieurs cas, beaucoup d’eau pour le refroidissement.

Si les projets prennent du retard, les entreprises risquent de ne pas disposer des capacités informatiques nécessaires pour soutenir leurs ambitions. L’investisseur Brad Gerstner estime que 25 à 35 % des projets américains de construction de centres de données prévus pour 2027 pourraient être menacés. Il s’agit toutefois d’une estimation des risques, et non de projets dont l’annulation serait confirmée.

La mobilisation populaire dépasse largement les considérations partisanes. Dans de nombreuses collectivités, les citoyens s’inquiètent de la pression exercée sur les réseaux électriques, de l’utilisation des ressources en eau et des conséquences environnementales de ces nouvelles infrastructures. D’autres dénoncent les avantages fiscaux accordés aux entreprises technologiques, particulièrement lorsque les retombées économiques locales leur semblent insuffisantes.

Les centres de données peuvent générer des milliers d’emplois pendant leur construction, mais ils nécessitent généralement beaucoup moins de personnel une fois leurs activités commencées. Le contraste alimente les tensions. Les municipalités peuvent bénéficier d’investissements considérables et de nouvelles recettes fiscales, mais doivent également composer avec les inquiétudes des résidents.

À Cedar Rapids, en Iowa, la mairesse Tiffany O’Donnell a expliqué que deux centres de données en construction avaient attiré huit milliards de dollars d’investissements. Malgré ces retombées, elle a personnellement subi des menaces liées à son soutien aux projets. Le Wall Street Journal rapporte également qu’un sondage national réalisé par SSRS révèle que 56 % des électeurs considéraient les centres de données comme un facteur important ou déterminant dans leur choix au Congrès.

Cette résistance politique intervient à un moment où les investissements dans l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans l’économie américaine. Selon Goldman Sachs, les investissements liés à l’IA devraient représenter l’équivalent de 1,9 % du produit intérieur brut américain en 2026. Les estimations de LinkedIn associent par ailleurs quelque 750 000 nouveaux emplois créés entre 2023 et septembre 2026 au développement de cette industrie.

Un ralentissement important de la construction pourrait donc affecter non seulement les entreprises technologiques, mais également les secteurs du bâtiment, de l’énergie et des équipements industriels. Les marchés financiers ont déjà montré des signes de nervosité. Au lendemain des élections, CoreWeave a perdu près de 10 % en Bourse, tandis qu’Applied Digital reculait d’environ 7 %, selon les données rapportées par le Wall Street Journal.

Il faut néanmoins distinguer les projets déjà autorisés de ceux qui restent à approuver. Les installations dont la construction est engagée devraient continuer de soutenir l’activité économique à court terme. Les nouvelles restrictions risquent surtout de toucher les projets futurs.

Au-delà de leurs conséquences économiques immédiates, ces résultats illustrent un changement dans le débat public américain. Jusqu’à récemment, les discussions politiques autour de l’intelligence artificielle portaient surtout sur la réglementation des modèles, la sécurité, les droits d’auteur ou les conséquences sur l’emploi. La question des infrastructures s’impose désormais directement dans les campagnes électorales.

L’élu démocrate texan Greg Casar, favorable à un moratoire national sur les nouveaux centres de données, considère que la contestation observée pendant les élections de 2026 pourrait annoncer un mouvement politique beaucoup plus important. Cette opposition ne signifie pas nécessairement que les électeurs rejettent toute utilisation de l’intelligence artificielle. Elle montre plutôt qu’ils veulent participer aux décisions concernant les infrastructures nécessaires à son développement, particulièrement lorsque celles-ci ont des effets directs sur leur milieu de vie.

Pour les entreprises technologiques, il ne suffira donc plus de démontrer que leurs projets sont techniquement réalisables et économiquement rentables. Elles devront aussi convaincre les collectivités appelées à les accueillir.

L’industrie de l’intelligence artificielle pourrait ainsi se heurter à une nouvelle limite à sa croissance : non pas le manque de puces ou de capitaux, mais l’acceptabilité sociale de ses infrastructures. Et cette limite pourrait se révéler beaucoup plus difficile à surmonter qu’un défi technologique.

Source : WSJ

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