Défendre l’internet libre dans un monde fragmenté

À la fin d’avril, le PDG de Cloudflare, Matthew Prince, était l’invité du prestigieux Bernard L. Schwartz Annual Lecture à New York, où il a livré un témoignage aussi personnel que stratégique sur les défis technologiques contemporains. À travers un échange mené par David Rubenstein, cofondateur de Carlyle, Prince a esquissé sa trajectoire improbable, depuis son enfance en Utah jusqu’à la direction d’une entreprise valorisée à plus de 40 milliards de dollars.

Cloudflare, explique-t-il, est née d’une frustration face à la vulnérabilité de l’internet : « Nous le rendons plus rapide et plus sûr, point final. » L’entreprise, qui interconnecte plus de 60 000 réseaux dans le monde, s’impose aujourd’hui comme une infrastructure-clé pour les sites web et les services en ligne.

Au cœur de la conversation : la géopolitique du numérique. Prince alerte sur la montée d’un modèle de gouvernance de l’internet plus autoritaire, incarné par la Chine. Alors que les grandes plateformes américaines perdent de leur influence, Cloudflare entend assumer un rôle plus actif dans la défense d’un internet ouvert et global. Il cite un jugement français obligeant l’entreprise à bloquer des sites à l’échelle mondiale comme symptôme d’un internet de plus en plus fragmenté.

Sur le plan de l’intelligence artificielle, Prince a partagé sa préoccupation face au bouleversement du modèle économique du web. Il constate une dégradation progressive de la « valeur du clic » : autrefois, chaque page indexée par un moteur de recherche renvoyait au moins un internaute vers son site source. Aujourd’hui, la majorité des réponses restent confinées sur la page même du moteur. L’IA générative, en synthétisant directement l’information, amplifie cette tendance et coupe les créateurs de contenu de leur audience.

Cloudflare, qui voit transiter un volume massif de trafic web, observe déjà l’effet des agents d’IA sur les flux. Prince indique que pour certaines entreprises d’IA, comme OpenAI ou Anthropic, des centaines voire des milliers de pages peuvent être analysées pour générer une seule réponse sans jamais rediriger l’utilisateur vers la source initiale. Ce déséquilibre, selon lui, menace la viabilité des éditeurs en ligne et remet en cause l’économie de l’attention.

En réponse, Cloudflare réfléchit à des mécanismes qui permettraient de rétablir un échange plus équitable entre créateurs de contenu et exploitants d’IA. La position stratégique de l’entreprise, au croisement de 80 % des sociétés d’IA et de 20 à 30 % du web mondial, la place dans un rôle d’arbitre potentiel. Prince n’écarte pas la possibilité de faire évoluer les infrastructures pour assurer une meilleure traçabilité des usages de données et une compensation juste pour ceux qui produisent l’information originale.

Enfin, il rappelle que la mission est un puissant moteur de recrutement, plus fort parfois que les salaires compétitifs : « Nos ingénieurs pourraient gagner plus ailleurs, mais ils restent parce qu’ils croient à ce que nous défendons. » Une leçon que Prince, juriste de formation et entrepreneur par nécessité (il aurait hérité du Hooters familial si Cloudflare avait échoué), incarne avec humour et conviction.

Si vous désirez regarder cette entretien, la voici :

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