
Le fondateur de Telegram, Pavel Durov, sort du silence dans une rare entrevue accordée au magazine Le Point. Accusé par la justice française de complicité dans des affaires de trafic de drogue, blanchiment d’argent et contenus illicites, l’entrepreneur russe dénonce une tentative de déstabilisation, un « procès sans jugement », et affirme son refus catégorique de coopérer avec toute demande politique visant à museler la liberté d’expression.
Installé en France depuis l’été 2024, Durov vit sous contrôle judiciaire strict, contraint de rester sur le territoire français. Un isolement géographique qu’il vit comme une injustice personnelle, l’éloignant de ses enfants, de ses parents malades et de ses engagements internationaux. Il raconte les conditions d’interrogatoire éprouvantes et l’incompréhension face à un système judiciaire qu’il juge opaque et politique.
Connu pour sa rupture fracassante avec le régime de Vladimir Poutine après avoir refusé de collaborer avec les services russes lors de son passage à la tête de VKontakte, Durov affirme son indépendance : ni Moscou ni Washington n’ont su lui dicter ses choix. Et il va plus loin en accusant les services secrets français, la DGSE, d’avoir tenté de le contraindre à censurer des opposants en Roumanie. Refus catégorique. « Je préfère mourir que de trahir mes valeurs », déclare-t-il.
Au fil de l’entrevue, Pavel Durov esquisse aussi le portrait d’un homme en lutte contre la standardisation du monde. Il s’alarme d’un univers où les produits, les idées, les plateformes et les lois convergent vers un même modèle, étouffant la diversité culturelle, politique et technologique. À ses yeux, cette homogénéisation est une menace silencieuse pour la démocratie et l’innovation.
S’il n’a jamais caché son admiration pour la France, il se montre aujourd’hui désabusé par son évolution. Il critique le poids de la bureaucratie, la lenteur judiciaire, mais surtout l’abandon progressif de la compétitivité et de la liberté d’entreprendre. Selon lui, la France n’encourage plus assez ses talents – qui partent ailleurs –, et se replie sur elle-même alors qu’elle aurait tous les atouts pour rayonner davantage.
Durov livre aussi une vision singulière du rôle des plateformes numériques dans le monde actuel. Il défend l’idée d’un espace neutre, apolitique, où les opinions peuvent coexister, aussi contradictoires soient-elles. « Aujourd’hui, ce sont peut-être les ‘méchants’ qui sont censurés, mais demain ce sera peut-être vous », résume-t-il. Il dit refuser de se transformer en arbitre idéologique : « Une plateforme doit garantir les mêmes règles pour tous, même quand cela dérange. »
La philosophie de Durov repose sur une discipline de vie monastique. Il dit pratiquer quotidiennement 300 pompes et 300 squats, refuser l’alcool, le café, le thé, le sucre. « Je veux rester libre, même face aux dépendances les plus invisibles », confie-t-il. Une hygiène de vie qu’il relie à sa méfiance grandissante envers les notifications et l’attention fragmentée : « L’attention est aujourd’hui notre ressource la plus précieuse. »
Malgré son refus de toute compromission, il reconnaît que Telegram n’est pas à l’abri des contraintes techniques. L’intelligence artificielle est déjà mise à contribution dans la modération automatisée de contenus, et son frère Nikolai travaille sur des projets d’IA capables de penser logiquement. « L’IA générative actuelle ne pense pas, elle reformule », insiste-t-il. « Nous devons viser mieux. »
Dans un contexte où les plateformes numériques sont de plus en plus sollicitées par les États pour participer à la régulation de l’espace public, Pavel Durov maintient sa ligne de conduite. Il défend un modèle d’indépendance radicale, reposant sur un contrôle total de son entreprise, sans publicité, sans vente de données, sans actionnaires externes. « Telegram n’est pas un produit, c’est une promesse », rappelle-t-il.
Source : Le Point
+++
Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de tech.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

