
Depuis plusieurs mois, l’Ukraine fait face à une menace invisible, mais bien réelle : le recrutement de mineurs par les services de renseignement russes. En exploitant leur vulnérabilité économique, sociale et psychologique, la Russie enrôle des adolescents pour des missions d’espionnage, de sabotage ou même d’attentats, parfois sous couvert de jeux ou de fausses offres d’emploi. Ce phénomène, bien documenté par les autorités ukrainiennes, représente une nouvelle facette de la guerre hybride menée par Moscou.
C’est sur les applications de messagerie comme Telegram, Discord, WhatsApp ou Viber que tout commence. Des agents, opérant souvent depuis l’étranger et masquant leur identité, abordent des jeunes avec des propositions attrayantes : prendre des photos de lieux précis, envoyer des coordonnées GPS ou encore installer des dispositifs à des endroits désignés. Le tout, contre quelques centaines de dollars. Dans plusieurs cas, les adolescents ne réalisent pas l’ampleur de leurs actes avant qu’il ne soit trop tard.
Le cas d’un garçon de 16 ans arrêté à Dnipro en est un exemple frappant. Surveillé par le Service de sécurité ukrainien (SBU), il a été intercepté alors qu’il photographiait un site militaire. Selon les enquêteurs, ses clichés devaient être envoyés via des canaux chiffrés au FSB, les services secrets russes. Les données auraient pu servir à guider une frappe de missile ou de drone, comme celles qui, depuis des mois, ciblent les infrastructures ukrainiennes. Il est désormais inculpé pour haute trahison, un crime passible de la prison à vie en Ukraine.
Mais cette affaire n’est pas isolée. Le SBU affirme avoir arrêté plus de 700 personnes depuis 2023 pour des actes liés à l’espionnage ou au sabotage commandités par la Russie. Parmi elles, environ 175 sont mineures. Certaines sont pleinement conscientes de leur rôle, d’autres croient participer à un jeu ou un concours. Dans une affaire survenue à Kharkiv, deux adolescents pensaient participer à un jeu de type « chasse au trésor ». Leurs missions, reçues via Telegram, consistaient à filmer des systèmes de défense aérienne. En réalité, ils transmettaient des cibles pour des frappes.
Les autorités ukrainiennes estiment que Moscou vise délibérément des profils jeunes : enfants déplacés par la guerre, orphelins, ou tout simplement adolescents attirés par l’argent ou l’aventure. L’instrumentalisation de cette fragilité soulève des inquiétudes éthiques et stratégiques. Pour l’Ukraine, il ne s’agit plus seulement d’une guerre conventionnelle, mais d’un conflit psychologique, informationnel et générationnel.
Une autre affaire, en juin dernier, a provoqué une onde de choc. Une jeune femme de 19 ans, enrôlée via une fausse offre d’emploi sur Telegram, a fabriqué une bombe artisanale placée dans une trottinette destinée à l’armée. L’explosion a tué un soldat et en a blessé un autre. Quelques mois plus tôt, deux garçons de 15 et 17 ans ont été utilisés comme mules dans une opération de sabotage ferroviaire : l’un est mort sur place, l’autre a survécu avec des blessures graves. Selon le SBU, l’explosif a été déclenché à distance, transformant les adolescents en bombes humaines à leur insu.
Face à cette tactique, l’Ukraine a lancé une vaste campagne d’alerte. Des messages sont envoyés massivement par SMS, des affiches ont été apposées dans les gares, les bus et les stations de métro. Des vidéos éducatives sont diffusées sur les réseaux sociaux et dans les écoles pour apprendre aux jeunes à reconnaître les tentatives de manipulation et à signaler les contacts suspects. En parallèle, les autorités multiplient les efforts pour renforcer la cybersécurité autour des jeunes utilisateurs.
Cette situation soulève aussi des débats juridiques. Bien que la plupart des mineurs interpellés bénéficient d’un avocat, plusieurs sont jugés comme des adultes. Or, selon les conventions internationales, les enfants doivent être protégés, même lorsqu’ils sont impliqués dans des actes de guerre. Yulia Gorbunova, chercheuse senior à Human Rights Watch, insiste sur l’obligation de respecter les standards de justice pour mineurs, en privilégiant la réhabilitation plutôt que la punition pure. À ses yeux, l’enrôlement d’enfants dans un conflit est en soi une violation grave du droit international.
Pour sa part, le SBU affirme respecter la procédure et donner accès à la défense à tous les mineurs inculpés. À ce jour, aucun procès n’a encore eu lieu, mais certains dossiers devraient être jugés d’ici la fin de l’année. En attendant, les autorités espèrent que la prévention, plus que la répression, endiguera cette stratégie cynique qui transforme les adolescents en armes contre leur propre pays. Une guerre dans la guerre, où l’innocence devient la cible la plus fragile.
Source : Financial Times
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