
Le Financial Times consacre un vaste dossier, signé par la journaliste Barbara Moens, à une question de plus en plus stratégique pour le Vieux Continent : comment réduire sa dépendance aux géants technologiques américains. Alors que les infrastructures numériques européennes reposent largement sur des services contrôlés par les États-Unis, une prise de conscience politique et économique s’opère, portée par une volonté affirmée de regagner une forme de souveraineté numérique. Des entreprises comme OVHcloud participent désormais à des réunions hebdomadaires avec les ministres du numérique des États membres, un signe tangible du virage en cours.
Depuis l’élection de Donald Trump et ses positions imprévisibles sur le commerce et la sécurité, l’Europe ne peut plus ignorer les risques associés à sa dépendance structurelle aux GAFAM. Amazon, Microsoft et Google détiennent plus de 65 % du marché du cloud européen, Apple et Google règnent sur les systèmes d’exploitation mobiles, et OpenAI, avec ChatGPT, domine le paysage de l’intelligence artificielle générative.
Henna Virkkunen, nouvelle commissaire européenne à la Tech, a pour mission d’insuffler une autonomie stratégique dans des domaines clés comme les semi-conducteurs, l’IA et le calcul quantique. Mais malgré cette volonté politique, l’Europe peine à faire émerger des champions capables de rivaliser avec les mastodontes américains, en raison d’un marché fragmenté, d’un accès limité aux financements et d’un excès de complexité réglementaire.
L’exemple de Mistral AI en France en est révélateur : un temps perçue comme une réponse européenne crédible à OpenAI, l’entreprise s’est vue rapidement distancée, tant par les acteurs américains appuyés par les Big Tech que par des concurrents chinois tels que DeepSeek. Même la Commission européenne, confrontée à ses obligations internationales, hésite à imposer des clauses d’achat local sans enfreindre les règles de l’OMC.
Le dossier du FT souligne aussi que le cloud est devenu l’épicentre de cette tension stratégique. Le Cloud Act américain permet à Washington de réclamer l’accès à des données stockées à l’étranger par des entreprises américaines, y compris en Europe. En réaction, les géants du cloud ont lancé des offres dites « souveraines », mais celles-ci peinent à convaincre totalement. Plusieurs experts dénoncent un simple habillage marketing, qualifié de sovereignty washing.
Face à cette situation, des projets comme EuroStack ou Gaia-X cherchent à bâtir une infrastructure numérique européenne, mais les besoins d’investissement sont colossaux, entre 300 milliards et 5 000 milliards d’euros, selon les estimations. En parallèle, la pénurie de talents freine l’application concrète de l’IA dans des secteurs cruciaux comme la santé, l’automobile ou la finance.
Pour Benjamin Revcolevschi, PDG d’OVHcloud, l’enjeu dépasse la technique : « Si l’Europe ne développe pas ses propres infrastructures critiques, elle s’exclut des moteurs de croissance du XXIe siècle », affirme-t-il. Et pour Andy Yen, fondateur de Proton, s’éloigner à court terme des solutions américaines ne représente pas un coût, mais « un investissement dans l’avenir ».
À l’heure où Bruxelles amorce prudemment un virage stratégique, certains diplomates européens préviennent contre un glissement vers le protectionnisme ou l’anti-américanisme. Mais comme le souligne un haut fonctionnaire cité dans l’article du Financial Times : « L’Europe se réveille parfois tard, mais une fois éveillée, elle avance. »
Source : Financial Times
+++
Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de tech.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

