
Dans un dossier fouillé publié par la journaliste Stéphanie Dupuis de Radio-Canada, on découvre les deux visages de TikTok Canada : d’un côté, un moteur de visibilité culturelle pour des artistes et festivals d’ici ; de l’autre, une plateforme aux pratiques contestées en matière de droits d’auteur et de protection des données. Depuis son arrivée au pays, TikTok a largement investi dans l’écosystème culturel québécois et canadien, soutenant l’ADISQ, les Juno, le TIFF, ou encore des créateurs autochtones comme Xavier Watso. Mais cette stratégie d’ancrage local est aujourd’hui ébranlée par une ordonnance du gouvernement fédéral, qui exige la liquidation de sa filiale canadienne pour des raisons de sécurité nationale.
La décision d’Ottawa, rendue en novembre 2024, a provoqué une onde de choc. TikTok a suspendu ses commandites, mis sur pause ses programmes d’accompagnement, et abandonné son projet de cohorte francophone en 2025. Pour plusieurs créateurs, c’est un coup dur. Mais derrière ces retraits, le dossier met aussi en lumière des failles structurelles : réutilisation non autorisée de chansons, d’extraits d’émissions ou de séries québécoises, absence de rémunération, et difficulté à faire respecter les droits d’auteur dans un écosystème algorithmique largement dérégulé.
Des productions comme Les Parent, Unité 9 ou Watatatow circulent en fragments, voire en épisodes entiers, sur des comptes non officiels. Dans certains cas, ces comptes usurpent même l’identité des créateurs. Le producteur Guillaume Lespérance, tout comme le réalisateur des Têtes à claques Simon Parizeau, en ont fait l’expérience. Chaque incident exige des démarches juridiques coûteuses, et la récupération des vues ou de la monétisation reste illusoire. Les formulaires de TikTok sont complexes, et les plateformes exigent que seuls les ayants droit puissent signaler les infractions.
S’ajoute à cela le manque de transparence sur le modèle économique. TikTok Canada n’offre aucune forme de redevance automatique aux créateurs pour leurs contenus viraux. Les partenariats commerciaux ou les diffusions en direct avec « cadeaux virtuels » demeurent les seuls moyens de générer des revenus, souvent assortis de commissions allant jusqu’à 70 %, selon une enquête du journal The Observer.
En toile de fond, le débat sur la souveraineté numérique prend de l’ampleur. Ottawa invoque des risques liés à la gestion des données par ByteDance, la maison-mère chinoise de TikTok. Les données canadiennes peuvent être hébergées à l’étranger, et malgré les garanties offertes par l’entreprise, les inquiétudes demeurent. TikTok, de son côté, conteste la décision en justice, plaidant pour des solutions de compromis. Mais ses absences répétées devant la Commission spéciale sur l’impact des écrans sur les jeunes alimentent la méfiance.
La fermeture de TikTok Canada, si elle se concrétise, pourrait également marginaliser davantage les créateurs francophones, déjà minoritaires sur la plateforme. L’accès à des représentants locaux disparaîtrait, et les programmes de soutien culturel ne seraient plus priorisés. TikTok affirme qu’une filiale locale permet de mieux comprendre nos réalités linguistiques et culturelles. Pourtant, l’entreprise n’a pas été en mesure de fournir un contact francophone à Radio-Canada.
Le cas TikTok illustre une tension plus large : peut-on confier à une plateforme étrangère le rôle de vitrine culturelle sans encadrement clair ? La visibilité numérique est aujourd’hui un levier stratégique pour nos artistes. Mais encore faut-il qu’elle soit équitable, encadrée et respectueuse des droits. Dans ce nouvel équilibre entre expression culturelle et souveraineté numérique, le Canada tente de reprendre le contrôle. Reste à savoir si la culture d’ici y trouvera sa place… ou un terrain d’incertitude de plus.
Source : Radio-Canada
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