
Selon une enquête fouillée publiée par le Financial Times, l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, combiné à un contexte économique incertain, remet profondément en question l’accès à l’emploi pour les jeunes diplômés. Le quotidien britannique brosse un portrait nuancé de la situation, entre disparition de postes d’entrée, délocalisation accrue et bouleversement des attentes envers les nouvelles générations.
Le cas de Sophia Sheng, 23 ans, est révélateur. Diplômée en traduction, elle a abandonné sa carrière d’interprète par crainte d’être rapidement remplacée par ChatGPT et ses dérivés. Elle s’est réorientée vers un programme de gestion à l’Université de Manchester, comme plusieurs jeunes de sa génération qui voient l’IA comme une menace directe pour les métiers de bureau à faible expérience.
Cette crainte n’est pas infondée. Dario Amodei, PDG d’Anthropic, prédit que d’ici cinq ans, la moitié des emplois administratifs et technologiques occupés par les moins de 30 ans pourraient disparaître. Déjà, les géants comme Microsoft, BT ou PwC réduisent leurs effectifs, pendant que des entreprises britanniques annoncent leur intention de remplacer certains postes par des solutions d’IA.
Mais au-delà des titres alarmistes, les données du Financial Times révèlent que cette tendance est alimentée par plusieurs facteurs. L’intelligence artificielle joue un rôle, certes, mais elle s’inscrit dans un paysage complexe marqué par la baisse des investissements, le recul de la commande publique, la normalisation post-Covid et surtout la montée de la délocalisation. Dans plusieurs secteurs à haut risque technologique, comme la finance, le développement logiciel ou la comptabilité, les offres d’emploi pour jeunes diplômés ont chuté de plus de 50 % depuis 2019.
Cependant, cette baisse s’observe aussi dans des domaines beaucoup moins exposés à l’IA, comme les ressources humaines ou l’ingénierie civile, ce qui laisse penser que d’autres facteurs sont en jeu. Des économistes comme David Autor (MIT) ou Karin Kimbrough (LinkedIn) rappellent que le ralentissement économique global a un effet disproportionné sur les premiers échelons du marché du travail, en particulier chez les jeunes diplômés.
Autre phénomène analysé : l’accélération de l’offshoring. Grâce au télétravail et aux outils d’automatisation, les entreprises externalisent désormais des fonctions plus complexes à l’étranger. « Pour bien des entreprises, la délocalisation passe avant l’automatisation », observe Neil Carberry, du Recruitment & Employment Confederation.
Mais le portrait n’est pas entièrement sombre. Certains secteurs comme l’audit ou la comptabilité aux États-Unis montrent une hausse de l’emploi chez les jeunes. Et dans les économies émergentes comme le Brésil ou l’Inde, l’embauche d’entrée de gamme demeure dynamique.
Enfin, une partie de la nouvelle génération semble déjà s’adapter. Sur des plateformes comme Fiverr, les jeunes freelances natifs de l’IA sont de plus en plus demandés. Moins coûteux, plus flexibles et habiles avec les outils d’automatisation, ils proposent un nouveau profil d’entrée de gamme… potentiellement plus compétitif que jamais.
La transformation est réelle, mais elle est loin d’être linéaire. L’IA redéfinit les compétences attendues, et les structures de carrière vacillent, mais les diplômés qui sauront intégrer ces outils à leur pratique pourraient bien trouver dans cette révolution un avantage inattendu. Comme le rappelle un expert cité dans l’enquête : « Ce n’est pas l’IA qui tue les emplois juniors, c’est la peur mal dirigée qu’elle suscite. »
Source : Financial Times
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