Chine et intelligence artificielle : une stratégie de gouvernance mondiale sans les États-Unis

Alors que l’administration Trump dévoilait son très attendu plan d’action sur l’intelligence artificielle, la Chine a saisi le moment pour lancer sa propre vision, bien plus ambitieuse sur le plan international. La semaine derniere, à l’ouverture de la World Artificial Intelligence Conference à Shanghai, Pékin a présenté son Plan d’action pour la gouvernance mondiale de l’IA. Un manifeste globaliste où la Chine se positionne en chef de file d’un ordre international de l’intelligence artificielle, en l’absence notable des États-Unis.

Ce rendez-vous, considéré comme le plus grand événement annuel sur l’IA en Chine, a vu la participation de plusieurs figures de renom, comme Geoffrey Hinton et Eric Schmidt. La délégation américaine, en revanche, brillait par son absence. Hormis quelques employés de xAI, la jeune entreprise d’Elon Musk, aucun grand laboratoire américain n’était représenté. Un vide que la Chine a habilement rempli, en mettant de l’avant son approche régulatrice et collaborative.

Dès son discours d’ouverture, le Premier ministre chinois Li Qiang a insisté sur la nécessité d’une coopération mondiale pour encadrer les risques liés à l’IA. Cette volonté a été reprise par plusieurs chercheurs chinois de premier plan, dont Zhou Bowen du Shanghai AI Lab, qui a souligné l’importance d’un rôle actif de l’État dans la surveillance des modèles d’IA commerciaux. Yi Zeng, un éminent spécialiste de l’Académie chinoise des sciences, a quant à lui plaidé pour une coordination internationale, citant le Royaume-Uni, Singapour et même les États-Unis comme partenaires potentiels.

Dans les coulisses, des réunions à huis clos sur la sécurité de l’IA ont permis de faire émerger un consensus entre les représentants de la Chine, de Singapour, du Royaume-Uni et de l’Union européenne : en l’absence de leadership américain, une nouvelle coalition pourrait s’organiser pour fixer les balises du développement des modèles dits « de frontière ». Paul Triolo, conseiller chez DGA-Albright Stonebridge Group, parle même d’un tournant où la Chine joue désormais les adultes responsables dans la pièce.

Ce changement de ton surprend d’autant plus que, jusqu’à récemment, l’on considérait la censure et le contrôle étatique comme des freins à l’innovation en IA en Chine. Mais alors que Washington tente d’imposer une idéologie nationaliste à ses modèles, au nom de la “vérité objective”, Pékin se présente en architecte d’un cadre réglementaire global, misant sur des normes communes et une coordination internationale, sous l’égide potentielle des Nations Unies.

Bien sûr, tout n’est pas aligné entre discours et pratique. Une étude du centre Concordia AI à Pékin note que seuls 3 des 13 principaux laboratoires chinois publient des données précises sur leurs mécanismes de sécurité. Si les chercheurs universitaires prennent le sujet au sérieux, le secteur privé demeure plus réservé, préoccupé par la croissance, la rentabilité et la compétition plus que par les scénarios catastrophes.

Il n’empêche : le signal envoyé par les autorités est clair. Des figures comme Stuart Russell ou Yoshua Bengio, présents aux événements parallèles du WAIC, ont souligné l’alignement croissant des recherches sur la sécurité entre la Chine et l’Occident. Des domaines comme l’évaluation des biais, la surveillance des modèles par d’autres IA ou encore l’élaboration de standards d’audit se développent des deux côtés du Pacifique selon des logiques comparables.

Enfin, l’essor de l’open source en Chine pourrait rebattre les cartes. Bo Peng, créateur du modèle linguistique RWKV, affirme que la montée de l’open source chinois pousse les acteurs américains à s’ouvrir à leur tour. Et selon lui, un monde dans lequel plusieurs IA puissantes, mais fondées sur des valeurs différentes, coexistent, serait paradoxalement plus sûr. Ces IA pourraient, dit-il, se surveiller et se contrebalancer.

En misant sur la gouvernance, la sécurité et la coopération, la Chine cherche à prendre une longueur d’avance dans la régulation de cette technologie déterminante. Loin d’une simple stratégie d’image, ce positionnement révèle une volonté assumée de remodeler l’ordre mondial de l’IA à son avantage, sans attendre le retour des États-Unis à la table des négociations.

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