Confier trop vite le monde à l’IA : un risque historique et culturel

Dans une tribune au Monde, l’historien des médias Jérôme Bourdon met en garde contre l’empressement à déléguer à l’intelligence artificielle des responsabilités globales, sans en mesurer les limites. Pour lui, l’IA s’inscrit dans une longue histoire de technologies de communication, du télégraphe à la radio, souvent accompagnées de croyances quasi mystiques. Il rappelle que, tout comme jadis le « télégraphe spirituel » ou les voix mystérieuses de la radio, l’IA alimente des imaginaires qui vont au-delà de ses capacités réelles.

Bourdon souligne que l’IA, malgré ses prouesses, reste un assemblage de langage humain, et non une entité pensante. Pourtant, le vocabulaire employé ( « hallucinations », « conversations » avec des robots conversationnels ) entretient l’illusion d’une intelligence autonome. Selon lui, cette rhétorique s’apparente à celle d’une nouvelle religion technologique, héritière du mythe du test de Turing.

L’auteur rappelle que, par le passé, les promesses liées à de nouvelles technologies se sont souvent heurtées à la réalité de leurs usages et à leurs limites matérielles. L’IA, loin d’échapper à cette règle, dépend d’infrastructures énergivores et d’un modèle économique qui reste à consolider. Les discours prophétiques autour de son pouvoir pourraient ainsi masquer les contraintes industrielles et les impacts environnementaux qu’elle génère.

Il alerte également sur le danger d’un transfert de responsabilité trop rapide vers des systèmes automatisés. En déléguant des décisions cruciales à des machines, les sociétés risquent de réduire leur propre capacité critique et de s’exposer à des erreurs amplifiées par l’échelle et la vitesse des calculs. Bourdon plaide donc pour une approche mesurée, qui valorise la complémentarité entre l’humain et l’outil, plutôt que la substitution pure et simple.

L’historien invite à replacer l’IA dans le temps long, afin de tempérer les enthousiasmes et de garder conscience de sa nature industrielle et énergivore. Il estime que la fascination actuelle risque d’occulter ses impacts environnementaux et ses failles structurelles. Pour Bourdon, mieux vaudrait parler de « machine algorithmique » ou « d’assistant bureautique », afin de réduire l’anthropomorphisme et rappeler sa dépendance à des infrastructures fragiles. Une façon, selon lui, de résister à la tentation de confier trop vite la gestion du monde à des esprits… qui n’en sont pas.

Source : Le Monde

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Un commentaire

  1. Ceci me rappelle le dilemme de l’enregistrement sonore. En 1970, j’achetais un album des Beatles pour 3,29$. L’artiste en obtenait quoi? 1,00$…? 10 cents la chanson? J’ai écouté ces chansons 100 fois, 1 000, 10 000 fois? Et un jour j’ai pu brancher une table tournante sur mon ordinateur et j’ai numérisé ces chansons que j’écoute encore 50 ans plus tard. « She loves you » à vie pour 10 cents! Dès qu’un artiste quelconque enregistre sa prestation, chanteur, musicien, auteur, compositeur, etc., il en cède le contrôle à autrui. L’IA permet aujourd’hui de copier la voix, le timbre, le style d’un comédien dans un film ou série télé et y appliquer toutes les versions en toutes les langues imaginables. Ça peut paraître méchant ce que je vais dire, mais moi, si j’étais le gars a qui on offre un gros magot pour 19 heures d’enregistrement, je prendrais l’argent et je commencerais à m’appliquer à changer de métier.

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