Voix de comédiens : entre opportunité et marché sacrifié face à l’IA

Le site 404 Media a consacré un dossier à un dilemme qui agite aujourd’hui le monde du doublage et des voix off : de plus en plus d’acteurs et de comédiens se voient offrir des contrats séduisants par les géants de la tech pour prêter leur voix à des systèmes d’intelligence artificielle. Des missions parfois très bien rémunérées, mais qui posent une question de fond : faut-il accepter un revenu immédiat au risque d’assécher le marché futur ?

En juillet, les plateformes spécialisées dans le casting ont vu fleurir des annonces inhabituelles. Sur Mandy, un site qui publie habituellement des offres allant de courts-métrages étudiants à des publicités locales, une offre a retenu l’attention : « Technology Company AI Project ». Le tarif ? Jusqu’à 80 000 $ pour seulement 19 heures d’enregistrement. À titre de comparaison, une campagne nationale pour une grande marque paie rarement plus de 6 000 $.

Cette annonce, relayée par l’agence de talents Voice123, visait à recruter des comédiens dans 19 langues, avec des accents régionaux précis, dont le « français de France » ou l’« arabe parlé par les communautés palestiniennes et arabes israéliennes ». Derrière cette offre se trouvait Microsoft, en quête de voix pour entraîner ses systèmes d’IA conversationnelle.

Pour Katie Clark Gray, podcasteuse et comédienne voix off depuis plus de dix ans, le dilemme est clair : ces contrats, aussi généreux soient-ils, réduisent la demande de voix humaines pour des travaux futurs. « On vous paie beaucoup pour 19 heures, mais ces enregistrements vont générer des centaines, voire des milliers d’heures de voix synthétiques. Ce sont des prestations qu’on ne vous commandera plus demain », explique-t-elle. Elle constate déjà une baisse des offres pour les vidéos de formation ou les messages téléphoniques, qui constituaient autrefois une part importante de ses revenus.

Ce marché attire aussi des profils prêts à saisir l’aubaine. Hunter Saling, acteur et humoriste basé à Los Angeles, a auditionné pour une voix d’assistant virtuel « type Siri ». La proposition financière était telle qu’il aurait pu, dit-il, se passer de travailler pendant un long moment. Le style demandé ? Une neutralité amicale, « pas un ton robotique, mais pas de personnalité marquée non plus ». Une voix fonctionnelle, plus proche d’un outil que d’un personnage.

Mais l’enthousiasme se heurte à une réalité contractuelle : de plus en plus d’annonces incluent des clauses autorisant l’utilisation et la reproduction illimitée de la voix et de la ressemblance. Pour Saling, ces « AI disclaimers » posent un problème éthique. « On donne beaucoup en amont, et après, notre voix peut vivre indépendamment de nous », confie-t-il.

Le sujet n’est pas nouveau dans l’industrie. Aux États-Unis, les grèves de la SAG-AFTRA, que ce soit dans l’audiovisuel en 2023 ou dans le jeu vidéo plus récemment, ont largement porté sur l’encadrement de l’IA. Les accords conclus distinguent désormais entre l’IA générative, qui crée une voix à partir de données existantes, et l’IA réplicative, qui modifie ou réutilise directement la prestation d’un acteur. Une nuance technique, mais essentielle pour définir la nature de la prestation et sa rémunération.

Les motivations des artistes varient. Clark Gray, qui ne dépend pas entièrement de sa carrière de voix off, peut se permettre de refuser certains projets. Mais elle comprend que d’autres n’hésitent pas : « C’est un an de salaire pour beaucoup de gens », reconnaît-elle. Pour elle, la vraie créativité se trouve dans la création de personnages, pas dans la lecture neutre pour un système automatisé.

Pour Hunter Saling, cette bascule vers des voix parfaites mais synthétiques illustre un travers ancien du secteur : vouloir plaire à tout le monde en gommant les aspérités. Un choix qui, selon lui, risque d’appauvrir l’authenticité du jeu vocal. Une perfection calibrée… mais sans âme.

Source : 404 Media

+++

Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.


En savoir plus sur Mon Carnet

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire