L’intelligence artificielle remet en question le partage de photos d’enfants en ligne

Le New York Times s’est récemment penché sur un phénomène qui prend de l’ampleur : la remise en question par les parents du partage de photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux, une pratique connue sous le nom de « sharenting ». L’essor des applications d’intelligence artificielle capables de générer des faux nus à partir de simples clichés transforme cette habitude en un risque bien plus sérieux qu’auparavant.

Pendant des années, les inquiétudes autour de ces publications concernaient surtout la collecte de données personnelles par les plateformes ou la possibilité que des prédateurs en ligne y aient accès. Mais aujourd’hui, la menace vient aussi de nouveaux logiciels, appelés « nudifiers », qui permettent de créer en quelques secondes des images compromettantes d’enfants à partir de photos anodines. Ces outils, souvent gratuits ou très peu coûteux, circulent largement et sont même utilisés dans des contextes scolaires, avec des conséquences psychologiques dévastatrices pour les victimes.

Le phénomène n’est pas marginal. Selon l’enquête citée par le Times, des dizaines de sites spécialisés engrangent des millions de dollars en proposant ce type de service. Malgré l’adoption récente aux États-Unis de la loi Take It Down Act, qui criminalise la diffusion d’images sexuelles non consenties, y compris générées par l’IA, rien n’empêche réellement la création de ces contenus. Les réseaux sociaux comme Meta ou TikTok tentent de bloquer la publicité pour ces outils, mais l’offre prospère à l’étranger et reste accessible via de simples navigateurs.

Au-delà des deepfakes, d’autres dangers guettent. Un simple cliché d’anniversaire posté en ligne peut révéler des informations sensibles comme la date de naissance exacte d’un enfant, facilitant le vol d’identité. L’agence américaine de protection des consommateurs (FTC) estime que plus d’un million de mineurs voient leur identité usurpée chaque année, un phénomène en hausse de 40 % entre 2021 et 2024. Des auteurs comme Leah Plunkett, spécialiste de ces enjeux, rappellent que ces détails, combinés à d’autres données issues de fuites massives, peuvent suffire à compromettre l’avenir financier d’un enfant.

Certaines solutions existent, comme limiter la visibilité des publications à un cercle restreint de proches via des comptes privés. Mais les experts en protection de l’enfance préviennent : le danger vient souvent de l’entourage immédiat, et même des amis ou connaissances peuvent détourner des images. L’histoire d’une mère de l’Utah, dont les photos privées de ses enfants avaient été retrouvées sur des sites pornographiques il y a déjà dix ans, illustre cette fragilité.

Alors pourquoi continuer à partager ? Pour beaucoup de parents, c’est un moyen simple de rester connectés avec leurs proches, de montrer les progrès de leurs enfants, ou de célébrer des moments familiaux. Mais, comme le souligne le New York Times, les vrais bénéficiaires restent les plateformes sociales, qui utilisent ces contenus pour alimenter leurs algorithmes et accroître l’engagement des utilisateurs, y compris les plus jeunes. Plusieurs études ont d’ailleurs mis en évidence un lien entre usage intensif des réseaux sociaux et troubles de santé mentale chez les adolescents.

Face à ces risques, certains parents privilégient des solutions plus sécurisées, comme l’envoi de photos par messagerie chiffrée ou le partage restreint d’albums sur iCloud ou Google Photos. Mais dans une société où écoles, clubs sportifs et institutions publient de plus en plus de contenus en ligne, le contrôle parental atteint vite ses limites. À terme, les enfants eux-mêmes devront choisir s’ils veulent ou non exposer leur vie en images.

En attendant, le débat prend de l’ampleur. La combinaison entre intelligence artificielle et réseaux sociaux pousse à repenser les règles implicites de la vie numérique familiale. Et une question revient sans cesse : à l’heure des deepfakes et du vol massif de données, publier des photos d’enfants sur Internet est-il encore un geste anodin ?

Source : New York Times

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