
À l’occasion de la conférence All In 2025 à Montréal, le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et du Numérique, Evan Solomon, m’a accordé une entrevue où il a exposé sa vision de la souveraineté numérique et de l’avenir technologique du pays. Quatre mois seulement après son entrée en fonction, l’ancien journaliste devenu ministre veut accélérer la mise en place d’une stratégie nationale ambitieuse pour protéger les données, encourager l’innovation et consolider le rôle du Canada comme chef de file mondial en intelligence artificielle et en technologies émergentes.
Pour le ministre, la souveraineté numérique n’est pas synonyme d’isolement mais d’assurance collective. Elle repose sur trois piliers : bâtir une infrastructure canadienne ( centres de données et nuages souverains ) régie par les lois du pays, moderniser un cadre législatif vieillissant, et soutenir les entreprises locales afin que leur propriété intellectuelle reste au Canada. « Nos données sensibles doivent être hébergées ici et soumises à nos lois. C’est une question de sécurité et de valeurs canadiennes », a-t-il expliqué.
Ce discours intervient dans un contexte de réalignement géopolitique où Ottawa cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de ses partenaires étrangers tout en maintenant l’ouverture à l’innovation mondiale. Pour Solomon, il s’agit d’un « filet de sécurité » afin que les Canadiens gardent le contrôle de leurs actifs numériques essentiels. Il a rappelé l’importance d’actualiser les lois sur la vie privée, vieilles de 25 ans, de mieux encadrer les usages de l’IA et de protéger les citoyens contre les dérives comme les deepfakes ou l’exploitation des données des enfants.
Au cœur de son plan, on retrouve les besoins des entreprises canadiennes. Le ministre énumère quatre conditions pour bâtir un écosystème robuste : le capital, des clients, la puissance de calcul et le talent. Il promet de nouvelles mesures budgétaires pour stimuler le capital de risque et attirer des investisseurs, tout en utilisant le gouvernement fédéral comme « premier client » pour valider et soutenir les technologies locales. Ottawa veut également renforcer l’accès à la puissance de calcul, essentielle pour l’IA, grâce à un fonds d’un milliard de dollars et un programme d’accès déjà sursouscrit.
Côté talent, Solomon insiste sur l’importance d’attirer et de retenir les chercheurs et entrepreneurs. « Le Canada doit rester un endroit où il est possible de s’épanouir, en se sentant protégé et soutenu, mais aussi ouvert aux investissements internationaux », a-t-il résumé. Une équation délicate entre innovation et réglementation, mais essentielle pour éviter l’exode des cerveaux et des startups.
Le ministre a aussi annoncé la mise en place d’un programme accéléré de 30 jours. Des groupes de travail thématiques ( sur la recherche, la commercialisation, la sécurité, le talent ou encore la confiance ) remettront rapidement leurs recommandations. « La différence entre écouter et agir, c’est la différence entre reculer et rester en tête », a-t-il insisté.
Si l’IA occupe le devant de la scène, Solomon prépare déjà « le chapitre suivant » : le quantique. Il cite les succès de jeunes pousses canadiennes comme Nord Quantique à Sherbrooke, Xanadu à Toronto ou Photonic à Vancouver. Pour lui, le quantique, encore émergent, aura des applications décisives en cryptographie et en sécurité nationale. Un programme majeur sera lancé dès octobre pour consolider le leadership du Canada dans ce domaine stratégique.
Au-delà des infrastructures et des lois, Solomon se dit fasciné par l’application concrète de ces technologies. Il évoque des exemples rencontrés à All In : une technologie chirurgicale qui crée des cartes 3D pour guider les médecins, une autre qui détecte en temps réel des cellules cancéreuses lors d’opérations, ou encore des outils agricoles et environnementaux qui optimisent l’usage des ressources. « Ce qui m’excite, ce n’est pas l’IA comme fin en soi, mais ce qu’elle permet de faire pour améliorer la vie des Canadiens », confie-t-il.
L’un des grands défis, selon lui, reste la confiance du public. Le ministre admet que la rapidité des changements technologiques peut susciter de l’inquiétude. Il insiste sur l’importance de prouver aux Canadiens que leurs données personnelles sont protégées et que les règles de transparence sont respectées. Sans cette confiance, dit-il, même les meilleures innovations risquent d’être rejetées ou perçues comme des menaces.
Enfin, Solomon affirme vouloir profiter de l’élan d’événements comme All In pour rallier les citoyens. « On sent ici une énergie incroyable, une créativité qui montre que le pays a les moyens d’être un leader mondial. Mon rôle, c’est de transformer cette énergie en politiques concrètes, afin que 40 millions de Canadiens puissent en bénéficier », résume-t-il. Le ministre se dit convaincu que le Canada peut non seulement « suivre le rythme » mais aussi « dépasser les meilleurs ».
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Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
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