
Le président Donald Trump a signé jeudi un décret présidentiel ouvrant la voie à un accord destiné à maintenir TikTok aux États-Unis. Cette décision, très attendue, intervient après des mois de pressions politiques et de négociations internationales autour de la populaire application de vidéos courtes, accusée par Washington de représenter un risque pour la sécurité nationale tant qu’elle reste contrôlée par sa maison-mère chinoise ByteDance.
Selon le décret, TikTok sera placé sous la gouvernance d’une société commune basée aux États-Unis et contrôlée majoritairement par des investisseurs américains. Oracle, Silver Lake Partners et le fonds d’investissement MGX basé à Abou Dhabi en seront les principaux actionnaires, détenant environ 45 % des parts. Les investisseurs actuels de ByteDance, dont General Atlantic, Susquehanna et Sequoia, devraient aussi participer à la nouvelle structure, mais la participation directe de ByteDance serait réduite à moins de 20 %.
Vice-président des États-Unis, JD Vance a précisé que l’opération valorise la branche américaine de TikTok à 14 milliards de dollars, bien qu’aucun prix d’achat officiel n’ait été annoncé. Le président Trump, de son côté, a affirmé que son homologue chinois, Xi Jinping, avait donné son feu vert, même si Pékin doit encore approuver l’accord.
L’un des points les plus sensibles concerne l’algorithme de recommandation de TikTok, considéré comme l’actif stratégique majeur de la plateforme. Jusqu’ici, la Chine exigeait qu’il reste sous son contrôle. Mais l’accord prévoit qu’une copie licenciée et « réentraînée » exclusivement avec des données américaines sera confiée à la nouvelle entité. Oracle aura la responsabilité d’héberger et de surveiller les opérations de sécurité ainsi que la gestion des données des utilisateurs américains.
Pour l’administration Trump, ce dispositif répond aux exigences fixées par une loi votée sous la présidence de Joe Biden, qui imposait à ByteDance de céder ses activités américaines sous peine d’interdiction. Le décret signé jeudi offre par ailleurs un délai supplémentaire de 120 jours pour finaliser les modalités de l’accord, suspendant jusqu’au 16 décembre toute sanction prévue par la législation.
La liste des futurs actionnaires suscite déjà des interrogations. Outre Larry Ellison, cofondateur d’Oracle et proche allié de Trump, le président a mentionné la participation possible de Rupert Murdoch et de son fils Lachlan, ainsi que celle de Michael Dell, fondateur de Dell Technologies. Cette proximité alimente les craintes d’une politisation de l’algorithme et des choix éditoriaux de la plateforme. Des défenseurs des libertés numériques, comme David Greene de l’Electronic Frontier Foundation, mettent en garde : « La question n’est pas de savoir si TikTok sera 100 % pro-MAGA, mais bien de comprendre comment la plateforme traitera les critiques visant le président et ses alliés. »
TikTok n’est pas qu’une application de divertissement. Selon une étude du Pew Research Center publiée le jour même, 43 % des adultes américains de moins de 30 ans déclarent y consulter régulièrement l’actualité, un taux plus élevé que sur YouTube, Facebook ou Instagram. Toute modification de l’algorithme ou de la gouvernance pourrait donc avoir un impact considérable sur l’accès à l’information d’une génération entière.
Sur le plan géopolitique, Pékin semble avoir assoupli sa position après avoir longtemps qualifié cette exigence de « vol ». Pour certains experts, comme Sun Yun du Stimson Center, la Chine préfère éviter un nouvel affrontement au moment où les relations commerciales avec Washington restent fragiles. D’autres, comme Dimitar Gueorguiev de l’université de Syracuse, estiment que Pékin concentre désormais ses priorités sur des secteurs plus stratégiques (semi-conducteurs, intelligence artificielle, industrie avancée) et que TikTok a perdu une partie de son poids géopolitique.
Reste à savoir comment la transition sera perçue par les utilisateurs américains. L’expérience récente du rachat de Twitter par Elon Musk, devenu X, rappelle qu’un changement de gouvernance peut rapidement transformer la culture d’une plateforme et provoquer un exode d’utilisateurs. Dans le cas de TikTok, les ajustements liés à l’algorithme pourraient être plus subtils, mais pas forcément moins significatifs.
Pour l’heure, TikTok demeure accessible aux États-Unis, fort de ses millions d’utilisateurs quotidiens. Mais son avenir dépendra du feu vert final de la Chine et de la capacité de la nouvelle entité américaine à rassurer les autorités, les investisseurs et surtout sa base d’utilisateurs. Comme l’a résumé l’analyste Jasmine Enberg d’eMarketer : « Les réseaux sociaux sont autant une affaire de culture que de technologie. La grande question est de savoir si la communauté acceptera cette nouvelle version de TikTok. »
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