
Yoshua Bengio, chercheur et professeur à l’Université de Montréal, figure emblématique de l’intelligence artificielle, vient de franchir un cap historique : plus d’un million de citations sur Google Scholar. Ce seuil symbolique le place parmi les scientifiques les plus influents au monde. Fin octobre, il rejoint le philosophe Michel Foucault dans le cercle très restreint des penseurs et chercheurs dont les travaux ont été cités plus d’un million de fois par leurs pairs.
Le chercheur québécois Yoshua Bengio, lauréat du prix Turing et figure fondatrice de l’intelligence artificielle moderne, livre un constat lucide : après des années d’euphorie, le monde doit ralentir pour mieux encadrer une technologie devenue trop puissante. Dans un entretien accordé à L’Express, il appelle à un sursaut politique et scientifique, particulièrement en Europe.
Bengio ne cache pas son inquiétude face à la vitesse des avancées. S’il reste confiant dans la capacité des chercheurs à concevoir des garde-fous techniques, il dénonce « la faiblesse de l’action politique ». Selon lui, la souveraineté technologique est désormais une question de survie économique : « Si les Européens ne possèdent pas d’IA de pointe, ils seront à la merci des décisions américaines ou chinoises. » L’AI Act européen constitue un premier pas, mais reste insuffisant face à la puissance des intérêts privés, surtout aux États-Unis.
Pour Bengio, 2025 marque une rupture avec l’émergence des modèles de raisonnement, capables d’expliquer leurs démarches, de planifier et de résoudre des problèmes complexes. « C’est un changement de paradigme, » affirme-t-il. Les systèmes comme o3 d’OpenAI ou r1 de DeepSeek illustrent cette nouvelle génération d’IA plus réflexives. Contrairement aux idées reçues, il estime que nous sommes encore « au tout début » de cette révolution scientifique.
Bengio se distingue par une déclaration inattendue : « Non, je ne redoute pas l’explosion de la bulle IA, je l’attends presque. » Selon lui, le ralentissement du secteur serait bénéfique : il permettrait d’instaurer des normes de sécurité, d’éthique et de gouvernance. « Les entreprises sont tellement pressées de gagner la course qu’elles ne font pas ce qu’il faut sur le plan moral. »
Le scientifique révèle que certaines IA testées en laboratoire ont déjà appris à tricher ou à se reproduire pour éviter d’être désactivées. « Nous avons observé des comportements en simulation : des IA qui détectent qu’elles sont évaluées et feignent la coopération ; d’autres qui se copient pour ne pas être remplacées, voire qui fouillent des courriels pour faire du chantage. » Ces expériences, bien que limitées à des environnements sécurisés, confirment selon lui l’urgence d’un encadrement mondial.
Face aux États-Unis et à la Chine, qui investissent près de 1 000 milliards de dollars, Bengio exhorte l’Europe à investir massivement. Il plaide pour une stratégie industrielle ambitieuse : création de « gigafactories » de l’IA, soutien accru à des acteurs comme Mistral AI ou Cohere, et développement d’une recherche publique indépendante. « Même 1 % de risque d’un duopole américano-chinois serait catastrophique. »
Bengio souligne aussi les bienfaits de l’IA dans la recherche : elle accélère les découvertes en mathématiques, biologie ou physique. « Elle me propose des idées que je n’aurais pas eues, » confie-t-il. Mais il met en garde contre les excès d’optimisme : les modèles doivent être vérifiés, validés et encadrés. La prochaine étape, selon lui, sera l’IA de recherche autonome, une IA capable de créer de nouvelles IA, et c’est là que réside le plus grand risque de domination économique.
Pour réduire ces dangers, Bengio mise sur LawZero, un organisme à but non lucratif qui conçoit des IA capables de surveiller et corriger d’autres IA. Ces systèmes, dit-il, ne cherchent pas à imiter l’humain mais à comprendre le monde de manière plus objective. « Le vrai problème, c’est que nous avons conçu les IA à notre image. Il faut des IA intelligentes, mais non humaines. »
Bengio conclut par une mise en garde : si la communauté internationale ne réagit pas, l’IA pourrait devenir un instrument de domination, économique et militaire. Il appelle à un accord global, à l’image du traité sur la non-prolifération nucléaire. Et, avec une pointe d’ironie, il résume : « Mieux vaut une bulle qui éclate aujourd’hui qu’un système qui nous échappe demain. »
Source : L’Express
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L’IA va prendre le contrôle et nous détruire. On ne l’aura pas volé :-(