Podcast, YouTube, TikTok et l’ascension des nouveaux faiseurs d’actualité : la nouvelle ère de l’information en ligne

Les frontières entre journalisme et influence n’ont jamais été aussi floues. Selon le rapport 2025 du Reuters Institute, les créateurs de contenu et les influenceurs sont désormais des acteurs majeurs de l’information en ligne, éclipsant souvent les médias traditionnels sur les plateformes sociales et vidéo. En moyenne, près d’un internaute sur cinq aux États-Unis, et plus d’un sur trois chez les moins de 30 ans, s’informe régulièrement auprès de ces nouvelles voix numériques, une tendance comparable au Brésil, au Mexique ou en Indonésie. Les auteurs du rapport ont cartographié 24 pays afin de mesurer l’ampleur du phénomène. Résultat : dans plusieurs marchés émergents et dans le Sud global, les créateurs d’actualité dominent largement l’attention du public. À l’inverse, dans les pays nordiques et au Japon, les médias traditionnels conservent une longueur d’avance. Mais partout, l’écosystème médiatique est en train de se redéfinir.

Le rapport distingue deux grandes familles : les créateurs centrés sur l’actualité ( politique, économie, conflits ou société ), souvent inspirés du journalisme d’opinion ou d’explication, et les créateurs dits « adjacents à l’actualité », dont les contenus ( humour, culture, style de vie ) peuvent influencer le débat public par la taille et la confiance de leur audience. Les chercheurs identifient plusieurs profils : les commentateurs, comme Tucker Carlson ou Joe Rogan, qui privilégient la spontanéité à la rigueur journalistique ; les enquêteurs et journalistes indépendants, tels que Johnny Harris ou Michael West, qui publient des reportages fouillés sans structure médiatique ; les vulgarisateurs, à l’image du Français Hugo Travers ou du Tchèque Kovy, qui rendent accessibles des enjeux complexes ; et enfin les spécialistes, souvent issus du monde académique ou professionnel, qui abordent des thèmes de niche avec rigueur et passion.

YouTube s’impose comme le principal canal d’information de cette nouvelle génération de créateurs, suivi par TikTok et Instagram, plateformes privilégiées par les jeunes publics. X conserve une influence marquée dans les discussions politiques, notamment aux États-Unis, au Nigeria et au Japon. Le rapport note aussi la montée du podcast vidéo et du direct, formats qui favorisent la proximité et l’authenticité. Les différences régionales sont notables : au Canada, la domination des commentateurs américains comme Joe Rogan ou Tucker Carlson se combine avec la visibilité d’un intellectuel local, Jordan Peterson, dont la portée dépasse les frontières nationales. En France, HugoDécrypte est devenu la principale source d’information pour les moins de 25 ans, loin devant les grandes rédactions. En Inde, Dhruv Rathee et Ravish Kumar incarnent cette hybridation entre militantisme et journalisme citoyen.

Cette montée en puissance des créateurs d’actualité marque aussi un tournant économique. De nombreux journalistes quittent désormais les grandes rédactions pour se lancer seuls, attirés par la liberté éditoriale et la promesse d’une meilleure rémunération grâce aux abonnements, au financement participatif ou au partage des revenus publicitaires sur YouTube. Cette mutation bouleverse le modèle classique de la presse : le talent individuel devient une marque à part entière, et la fidélité du public se déplace de l’institution vers la personnalité. Le rapport du Reuters Institute note que cette “désintermédiation” du journalisme pourrait à terme redéfinir la notion même de média, en la rendant plus fluide, plus personnalisée, mais aussi plus fragile face aux pressions commerciales et politiques.

Autre constat frappant : les hommes dominent massivement cet espace. Dans les 24 pays étudiés, 85 % des 15 personnalités les plus citées sont des hommes. Le Canada atteint même 100 %, tandis que les Philippines se distinguent par une quasi-parité. Le rapport explique ce déséquilibre par la surreprésentation masculine dans les formats de commentaire politique et d’opinion. Les femmes, plus nombreuses dans les domaines du lifestyle ou du divertissement, restent minoritaires parmi les figures d’influence journalistique. Les différences d’âge sont tout aussi marquées : près de la moitié des moins de 35 ans préfèrent suivre l’actualité via des créateurs plutôt que des médias traditionnels, tandis que les 35 ans et plus demeurent fidèles aux grandes marques d’information. Ce clivage illustre la perte de confiance des jeunes envers les institutions médiatiques et leur attrait pour des voix perçues comme « authentiques », souvent en marge des contraintes éditoriales.

Cette démocratisation de la production d’information n’est pas sans risques. Si certains créateurs renforcent la compréhension du public, d’autres propagent des récits biaisés ou complotistes. Les auteurs citent des exemples de désinformation sur la santé, la politique ou le climat, rappelant l’importance de la vérification des faits. Néanmoins, plusieurs initiatives, comme celles du collectif Bellingcat ou du vidéaste indien Raza Graphy, montrent qu’un journalisme citoyen crédible et rigoureux peut émerger en ligne. Le rapport souligne aussi l’influence croissante de ces créateurs sur la politique, certains devenant des interlocuteurs privilégiés pour les dirigeants. En Europe comme aux États-Unis, des politiciens tels qu’Emmanuel Macron ou Donald Trump ont intégré les créateurs à leurs stratégies médiatiques, multipliant les entretiens avec des YouTubeurs ou TikTokkers pour toucher de nouveaux publics.

À terme, cette évolution pourrait transformer durablement la structure du pouvoir médiatique. Les plateformes numériques, en donnant une voix directe à des millions d’individus, déplacent la légitimité du champ journalistique vers celui de la personnalité et de la proximité. Les médias traditionnels devront composer avec ce nouvel écosystème, repenser leurs formats, leurs récits et leurs liens avec le public. Car s’ils veulent rester pertinents, ils devront apprendre à dialoguer avec ces créateurs, parfois concurrents, parfois alliés, mais désormais incontournables pour comprendre le monde numérique.

Source : Mapping news creators and influencers in social and video networks

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