Génération Z : l’algorithme comme première source de nouvelles

Les habitudes médiatiques des étudiants américains connaissent une mutation rapide, et un nom résume bien ce phénomène : News Daddy. Ce créateur britannique de 26 ans, Dylan Page, et sa manière ultrarapide de résumer l’actualité sur TikTok, est devenu pour beaucoup d’étudiants une porte d’entrée vers les grands événements du monde. Les journaux de référence comme le New York Times restent associés à la fiabilité, mais ce sont les plateformes sociales qui dominent la consommation quotidienne. Un sondage mené fin 2024 auprès de plus de mille étudiants par Inside Higher Ed et Generation Lab l’a confirmé : près de trois sur quatre utilisent TikTok ou Instagram comme source principale d’information.

Cette fidélité aux réseaux sociaux dépasse souvent la méfiance déclarée à l’égard de la désinformation. L’exemple d’Ankit Khanal, étudiant en informatique à George Mason University, en dit long. Il connaît les dérives algorithmiques, les explique même dans ses présentations en classe, et sait que TikTok accélère la diffusion d’erreurs. Pourtant, il ouvre l’application plus de vingt fois par jour, convaincu que les influenceurs sont plus proches de leur public que les médias traditionnels. Comme beaucoup de ses pairs, lorsqu’il souhaite vérifier une affirmation, il consulte les commentaires, puis se tourne vers Google. Pas pour lire des articles, mais pour obtenir une réponse générée par l’IA, qui devient pour plusieurs étudiants une sorte de “nouveau Wikipédia”.

Les témoignages recueillis montrent un scénario récurrent : les étudiants découvrent une nouvelle sur TikTok, la voient amplifiée dans leur fil, puis vérifient son exactitude dans un moteur de recherche. C’est ainsi que Zau Lahtaw, de l’Université Syracuse, a appris les frappes israéliennes en Iran, puis les frappes américaines qui ont suivi. Pour lui, la mécanique est simple : TikTok attire son attention, Google tranche. Même réflexe du côté de Zachary Gottlieb, de Stanford, pourtant abonné à de grands médias fournis gratuitement par son université. Malgré sa lecture quotidienne, il ne peut éviter la déferlante de contenus viraux qui saturent son fil et imposent leurs priorités émotionnelles, parfois avant même les salles de rédaction.

Instagram joue un rôle différent mais tout aussi déterminant. Depuis 2020, les contenus civiques ou militants y ont remplacé les photos estivales. Pour Aria-Vue Daugherty, étudiante à Harvard, près de 80 % de son fil traite de politique, porté par des amis engagés qui partagent infographies et réactions. C’est par Instagram qu’elle a appris que le Département de la Sécurité intérieure retirait à Harvard son autorisation pour accueillir des étudiants étrangers. Mais lorsque la décision a été bloquée en cour quelques semaines plus tard, les publications annonçant la nouvelle ont été infiniment moins nombreuses. L’information initiale a provoqué une mobilisation massive, la mise à jour beaucoup moins. Cette asymétrie dans la diffusion alimente une compréhension incomplète de l’actualité.

À cela s’ajoute un autre phénomène : la difficulté grandissante à distinguer le vrai du faux à l’ère des vidéos générées par l’IA. Les étudiants interrogés en sont conscients, mais la vigilance ne suffit pas toujours. Plusieurs deepfakes récents ont trompé des millions de personnes sur TikTok, qu’il s’agisse d’animaux créés par ordinateur ou de fausses scènes dramatiques. Là encore, les étudiants savent qu’ils peuvent se faire piéger, tout en continuant d’utiliser les plateformes comme source première.

Selon l’étude citée, deux étudiants sur trois disent vérifier l’exactitude de ce qu’ils voient. Mais les professeurs, comme Karen North de l’Université Southern California, observent un comportement différent en classe. Beaucoup se contentent des réponses générées par l’IA lorsqu’ils cherchent une confirmation, sans lire les articles liés. North résume ainsi le paysage médiatique étudiant : Instagram fournit les titres, TikTok les opinions.

Cette dépendance s’explique en partie par des facteurs économiques. Les paywalls restent un frein important : 83 % des Américains n’ont pas payé pour des nouvelles dans l’année écoulée. Même si de nombreuses universités offrent un accès gratuit au New York Times ou au Washington Post, ces options n’ont pas la rapidité d’un fil personnalisé. Comme le résume un étudiant de UCLA, pourquoi chercher un article quand le téléphone sert les titres directement, prêts à être consommés?

Une partie des jeunes espère tout de même qu’en vieillissant, ils se tourneront vers des sources plus classiques. C’est le cas de Lahtaw, qui s’imagine un jour lire un journal plutôt que de défiler sur son téléphone. Mais il admet que ce comportement n’est pas naturel pour sa génération. Pour ses pairs, l’information doit être immédiate, courte, visuelle et intégrée à la boucle des vidéos recommandées.

Ce rapport complexe entre les étudiants et l’actualité se conclut souvent comme il commence : dans un lit, téléphone en main, à défiler jusqu’à l’épuisement. Au milieu des centaines de vidéos humoristiques, quelques nouvelles se glissent, parfois vraies, parfois fausses. Et tôt ou tard, presque immanquablement, une vidéo de News Daddy revient, rappelant que pour une grande partie des jeunes adultes, l’information se consomme désormais au rythme des algorithmes et des créateurs qui les maîtrisent.

Source : The Verge

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