
Dans une chronique publiée dans le Devoir, François William Croteau remet la souveraineté numérique au cœur du débat public, à un moment où l’environnement politique et technologique mondial connaît de fortes secousses. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, accompagnée d’un recentrage autoritaire et d’une volonté affirmée d’étendre la puissance industrielle américaine, met en lumière une vulnérabilité que plusieurs au Québec et au Canada peinent encore à mesurer. Dans un contexte où les géants du numérique cherchent à consolider leur domination, la maîtrise de nos données devient un enjeu stratégique.
Au-delà du débat identitaire, la souveraineté numérique relève aujourd’hui d’un impératif de sécurité. L’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle entraîne une multiplication de centres de données à travers le monde et pousse les États à revoir la manière dont ils protègent l’information qui transite par leurs infrastructures. L’hébergement local ne suffit plus. Dès qu’une entreprise est soumise aux lois américaines, comme le PATRIOT Act ou le CLOUD Act, elle peut être contrainte à fournir des données, même si celles-ci n’ont jamais quitté le territoire canadien. Cette dépendance structurelle à l’égard de fournisseurs états-uniens réduit de facto la marge de manœuvre politique et institutionnelle du Québec et du Canada.
L’Europe offre une démonstration claire de ce qu’implique une stratégie cohérente. En Allemagne, le Schleswig-Holstein a migré vers un poste de travail souverain fondé sur Linux, LibreOffice et Nextcloud, hébergé dans ses propres centres publics. Au Danemark, plusieurs municipalités optent pour des solutions libres installées sur des infrastructures nationales afin d’assurer une protection juridique sans ambiguïté. L’Italie a franchi un cap supplémentaire en transférant plus de 120 000 postes du ministère de la Défense vers des logiciels libres et en exigeant que l’ensemble des fichiers soit stocké dans ses propres systèmes gouvernementaux. En France, la stratégie dite du « Cloud au centre » impose que les données de l’État soient hébergées en Europe par des opérateurs certifiés.
Dans tous ces cas, les logiciels libres ne représentent qu’un volet de la réflexion. Le véritable gain vient du contrôle des infrastructures elles-mêmes, qui garantit que les données ne tombent pas sous une juridiction étrangère. Cette logique, cohérente et assumée, marque la différence entre une dépendance technologique subie et une souveraineté numérique construite.
Au Québec, la situation demeure beaucoup plus fragile. Les ministères, organismes publics et municipalités disposent rarement d’infrastructures capables d’assurer un hébergement souverain. Les solutions locales existent pourtant, notamment Micrologic ou OVHcloud, mais elles restent marginales dans les choix institutionnels. Le recours massif aux services infonuagiques de Microsoft, Amazon ou Google place des pans entiers de l’État dans une zone grise juridique. Dans un environnement où le rapport de force géopolitique s’intensifie, cette dépendance devient un risque qui ne peut plus être ignorée.
La souveraineté numérique n’est ni un luxe ni un gadget technologique. C’est un pilier de résilience et de démocratie. Elle conditionne la capacité du Québec et du Canada à protéger leurs institutions, leurs données publiques et leurs infrastructures stratégiques. Alors que les États-Unis renforcent leur emprise réglementaire et industrielle, et que l’Europe trace clairement la voie à suivre, la question pour le Québec n’est plus de savoir s’il doit s’y intéresser, mais à quel rythme il souhaite rattraper son retard.
Que le Québec devienne un pays ou non demeure une question politique. Mais si l’objectif est de rester maîtres de nos services publics et de nos décisions collectives, la première étape consiste à éviter de remettre l’essentiel de notre vie numérique entre les mains d’acteurs qui n’ont pas à répondre de nos lois. La souveraineté passe par l’infrastructure. Et l’infrastructure, aujourd’hui, passe par nos données.
Source : Le Devoir
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