
Depuis quelques mois, un phénomène inattendu secoue le monde culinaire numérique. Des recettes entièrement générées par l’intelligence artificielle, souvent absurdes ou irréalisables, gagnent en popularité et s’imposent dans les résultats de recherche, au point de faire dérailler les habitudes des cuisiniers amateurs et de fragiliser le travail des créateurs établis. Cette tendance, documentée dans une enquête de Bloomberg, montre à quel point les outils d’IA ont glissé de l’expérimentation ludique à une influence inquiétante sur le quotidien.
Selon les auteurs, plusieurs blogueurs américains observent des baisses importantes de trafic depuis que Google, via son module AI Overviews, propose des résumés de recettes générés automatiquement à partir de multiples sources. Eb Gargano, fondatrice du site Easy Peasy Foodie, affirme que Google insère désormais au sommet des résultats des instructions issues de mélanges automatiques qui « se trompent souvent sur les bases ». L’exemple le plus frappant est la version IA de son traditionnel gâteau de Noël, transformée en dessert brûlé après une cuisson suggérée entre 3 et 4 heures pour un moule de 6 pouces. Une erreur qui aurait rendu la préparation immangeable.
Le problème va bien au-delà des fautes techniques. Pour les créateurs culinaires, l’apparition de ces recettes dites slop démontre une rupture dans la confiance fondamentale entre un cuisinier et la personne qui lui transmet un savoir. Yvette Marquez Sharpnack, auteure du blogue Muy Bueno, indique dans la même enquête qu’elle doit désormais expliquer à ses abonnés comment reconnaître une recette plausiblement humaine. Elle cite des images de tamales générées par IA et relayées sur Facebook, illustrées avec des erreurs grossières, comme une sauce versée directement sur les feuilles de maïs, qui ne doivent jamais être mangées.
L’enjeu économique est majeur. Carrie Forrest, spécialisée en recettes santé sur son site Clean Eating Kitchen, dit avoir perdu 80 pourcent de son trafic en deux ans. Selon elle, la chute a commencé avec l’arrivée de ChatGPT, puis s’est accélérée quand Google a activé son mode IA dans les recherches. Dans l’article de Bloomberg, elle raconte avoir dû congédier toute son équipe. Pour la première fois depuis dix ans, elle prévoit une saison des Fêtes atone, un moment habituellement crucial pour les créateurs culinaires.
Cette contraction du trafic s’accompagne d’une autre menace : la copie automatisée. Plusieurs blogueurs témoignent que leurs photos et leurs recettes se retrouvent publiées sur des sites inconnus, légèrement modifiées par IA, ce qui complique l’usage des demandes légales de retrait comme le DMCA. Bjork Ostrom, cofondateur du site Pinch of Yum, explique dans Bloomberg avoir découvert une imitation entière de son site, recréée en allemand, incluant des images altérées de sa famille. Une situation qu’il juge « profondément troublante ».
Pinterest et Facebook participent eux aussi malgré eux à cette dérive. Des images irréalistes mais appétissantes d’assiettes impossibles, générées par IA, envahissent les fils d’actualité. Les utilisateurs plus âgés y sont particulièrement vulnérables, selon la blogueuse Marita Sinden, puisque ces photos semblent authentiques et que les instructions fournies sont souvent fantaisistes. Plusieurs créateurs affirment retrouver leurs propres recettes réécrites et republiées sous de nouveaux noms, parfois mieux positionnées que les originales.
De son côté, Google assure qu’un grand nombre d’utilisateurs continuent de cliquer vers des recettes humaines. L’entreprise affirme dans la déclaration rapportée par Bloomberg que les AI Overviews servent de point de départ, que les sources sont mises en valeur et que l’objectif est de rendre l’information plus accessible. Les blogueurs interrogés y voient pourtant une érosion progressive de leurs liens et de leurs revenus.
Ce bouleversement pose une question fondamentale : que devient la culture culinaire quand la source même des recettes se dilue dans un brouillard algorithmique? Pour Sarah Leung, cofondatrice du site The Woks of Life, dont les techniques de cuisine chinoise sont régulièrement reprises mot à mot dans les réponses d’IA, la menace est culturelle autant qu’économique. Elle rappelle, dans l’enquête de Bloomberg, que son blogue est l’un des rares à documenter en anglais des techniques et traditions culinaires chinoises. Si ces contenus deviennent invisibles, c’est une partie de cette mémoire qui disparaît.
À l’approche des Fêtes, plusieurs créateurs affirment qu’ils vivent le moment le plus incertain de leur carrière. Le marché n’est plus seulement saturé, il est submergé par des contenus générés automatiquement qui imitent leur travail, tout en mettant à mal la fiabilité de ce qui circule en ligne. Pour reprendre les mots de Bjork Ostrom dans l’article de Bloomberg, ce n’est pas seulement l’endroit où le contenu circule qui est en train de changer, mais « comment ce contenu est créé ».
Derrière les fausses images de plats impossibles et les gâteaux qui brûlent trop vite se joue une question essentielle : qui détient encore la maîtrise du savoir culinaire en ligne ?
Source : Bloomberg
++++++
Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
Ou encore…
Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

