Alexane Drolet : Six mois d’Alexplique, bilan express d’une start-up médiatique

Six mois après avoir quitté Radio-Canada, Alexane Drolet ne parle plus seulement de journalisme. Elle parle d’entreprise, de croissance, de pression et de responsabilité. À Québec, la fondatrice et PDG de Alexplique fait le bilan d’un lancement qui a dépassé le simple projet personnel pour devenir, en très peu de temps, une véritable structure médiatique.

« Six mois plus tard, c’est très intense. Je ne réalise pas encore tout ce qui s’est passé », confie-t-elle d’entrée de jeu. La cadence est telle qu’elle tente, pour la première fois depuis le lancement, de prendre de vraies vacances. Une pause rendue nécessaire après une période qu’elle qualifie elle-même de “tout un six mois”.

Dès le départ, le projet était ambitieux. Alexane Drolet ne s’en cache pas. Elle voyait grand et assumait cette vision. « Je m’imaginais avec plein de partenaires, obligée d’embaucher, avec des gens qui y croient et 100 000 abonnés », raconte-t-elle. Plusieurs de ces objectifs sont déjà en voie d’être atteints, voire dépassés. Pour elle, ce n’est pas une surprise, mais la confirmation d’une intuition forte et d’un besoin réel dans l’écosystème médiatique québécois.

Cette croissance rapide est toutefois accompagnée d’apprentissages parfois brutaux. « J’ai appris qu’il faut absolument s’entourer. Qu’on ne peut pas tout faire toute seule. Et qu’il faut faire attention à ne pas se brûler. » Elle insiste aussi sur la complexité de produire de l’information de façon indépendante tout en respectant des standards journalistiques élevés. Une rigueur qu’elle dit appliquer avec encore plus de vigilance qu’auparavant.

Car contrairement à une idée répandue, son départ de Radio-Canada n’était pas motivé par un manque de liberté journalistique. « Je n’ai jamais senti qu’il m’en manquait », affirme-t-elle. La liberté qu’elle recherchait était d’abord entrepreneuriale et personnelle. Aujourd’hui, cette autonomie s’accompagne d’une forme d’auto-censure assumée. « J’ai tellement peur de me tromper que je prends parfois une journée de plus avant de publier. Là où, avant, on fonçait. »

Le ton et la forme du contenu ont cependant évolué. Alexplique est devenu un média incarné, où la créatrice se montre chez elle, avec son chien, dans son quartier. Elle ose aussi des formats impensables dans un cadre traditionnel, comme transformer l’actualité de la semaine en rap. « J’avais envie de le faire. On m’a demandé pourquoi. J’ai répondu pourquoi pas. »

Sur le plan de la production, le changement est tout aussi marqué. Les premières semaines, Lé faisait tout, du tournage au montage. L’embauche d’un monteur a permis d’augmenter la cadence et la qualité, sans trahir l’essence du projet. « Chacun a son métier. Être monteur, c’est un métier. Être journaliste, c’en est un autre. » Résultat, elle peut désormais enchaîner les tournages pendant que d’autres prennent le relais en postproduction.

Peu à peu, une autre facette de son rôle s’impose. Celle de cheffe d’entreprise. « Je gérais déjà ça dans ma tête le jour 1, mais beaucoup de gens ne le voyaient pas. » Le regard extérieur a changé, notamment après les conseils publics de Louis Morissette, qui a contribué à légitimer cette posture entrepreneuriale. Aujourd’hui, Alexane Drolet gère des employés, de la comptabilité, des décisions stratégiques et l’image de marque. « Je ne suis plus seulement quelqu’un qui crée du contenu sur le web. »

Cette posture ne plaît pas à tout le monde. Elle reconnaît confronter le milieu médiatique, en particulier les générations qui ont connu des salles de nouvelles bien dotées et des moyens aujourd’hui disparus. « Je comprends leur colère. Moi aussi, ça me gosserait. » Elle rappelle toutefois que sa génération a été formée dans un contexte de rareté, où l’autonomie était une condition de survie.

L’entourage joue ici un rôle clé. Deux recherchistes, un monteur, un gérant, une équipe de coordination chez KO. « Je ne me suis pas entourée après avoir frappé un mur. Je l’ai fait dès le début. » Elle parle d’un véritable filet de sécurité, capable de corriger les erreurs et de soutenir la croissance.

Mais cette croissance a un prix. La notoriété est désormais constante. « Je ne sors plus sans me faire reconnaître. » Et contrairement à une grande structure, les faux pas ne sont plus absorbés par une organisation. « Si je fais une grosse erreur, je peux tout perdre. » D’où une suranalyse permanente des sujets, des partenariats et des formats.

Sur le plan publicitaire, Alexplique a trouvé son équilibre. Alexane Drolet assume la présence de partenaires, convaincue que son public l’accepte. « Le pari, c’était que 95 % du public ne serait pas dérangé. » Elle refuse toutefois la surenchère et préfère préserver la marque à long terme, quitte à gagner moins à court terme.

Son modèle d’affaires repose sur une réalité simple. Les budgets marketing existent toujours, mais ils se déplacent vers le web. « Les entreprises cherchent des visages crédibles. » Alexplique s’est imposé comme une solution, permettant aux annonceurs de soutenir un média local tout en rejoignant une audience ciblée.

Cette audience, elle la connaît bien. Des jeunes professionnels de 25 à 45 ans, souvent sans câble, parfois déconnectés de l’actualité depuis des années. « Il y a des gens qui ont renoué avec l’information grâce à Alexplique. » Elle reçoit des messages de compréhension, pas seulement de divertissement. « Enfin, j’ai compris », lui écrit-on souvent.

Quant à l’avenir, Alexane Drolet reste prudente. Elle a choisi le web et entend s’y consacrer pleinement. Un retour rapide vers les médias traditionnels lui semble incohérent. À plus long terme, elle souhaite que la marque dépasse sa personne, qu’elle devienne un tremplin pour d’autres voix et qu’elle se diversifie. Livre, conférences, ateliers, projets parallèles. « Je ne veux pas que tout repose sur une seule plateforme. »

Pour 2026, son souhait est simple. Que ça continue sur la même lancée. Avec, idéalement, un peu plus de temps pour bâtir la suite. Et quand on lui demande si le titre de PDG lui convient, elle répond sans hésiter. « J’adore. »

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