
Au Mila, à Montréal, l’annonce du Fonds Venture Scientist a pris des allures de manifeste politique et économique. Devant chercheurs, entrepreneurs et investisseurs, Evan Solomon, ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, a livré un discours qui dépasse le cadre d’un soutien financier à l’innovation. Il a situé l’initiative dans un moment de bascule historique pour le Canada, à l’heure où l’intelligence artificielle devient un enjeu de souveraineté, de compétitivité et de valeurs.
Dès l’ouverture, le ministre a ancré l’événement dans le contexte international décrit récemment par le premier ministre Carney à Davos. « Quand le premier ministre parle d’un monde qui change et d’un monde que nous devons bâtir ensemble, c’est exactement à cela que ça ressemble », a-t-il lancé, désignant le Mila comme l’illustration concrète de cette vision. Pour Evan Solomon, la convergence entre instituts de recherche, universités, investisseurs et talents constitue l’expression la plus aboutie de cette idée de construction collective, portée par des valeurs qu’il associe explicitement à Montréal et au Canada.
Le cœur de son message repose sur un constat sans détour. Jamais la distance entre la découverte scientifique et son déploiement n’a été aussi courte, mais un fossé persiste lorsqu’il s’agit de transformer cette recherche en entreprises viables. « Nous plantons la graine, nous arrosons, nous fertilisons, et quelqu’un d’autre récolte. Ce n’est pas correct. Et ça n’arrivera plus », a-t-il affirmé, dénonçant la captation du talent canadien par des écosystèmes étrangers mieux outillés pour la commercialisation. À ses yeux, le Fonds Venture Scientist s’attaque précisément à cette faille structurelle.
Evan Solomon a insisté sur la singularité du modèle mis en place par le Mila, Alberta Machine Intelligence Institute et le Vector Institute, en partenariat avec Inovia et les universités. Contrairement aux accélérateurs traditionnels, qui forment des entrepreneurs à partir d’idées déjà structurées, cette approche part de la science elle-même. « La plupart des accélérateurs prennent des entrepreneurs et leur apprennent à construire. Ici, on prend des chercheurs, déjà à la frontière de la science en IA, et on leur apprend à lancer », a-t-il expliqué, comparant le dispositif à un service de conciergerie pour scientifiques.

Cette distinction, selon lui, est déterminante pour l’avenir de la souveraineté technologique canadienne. « Le futur du leadership en IA ne sera pas décidé uniquement par ceux qui découvrent en premier, mais par ceux qui livrent, par ceux qui possèdent la propriété intellectuelle, et ce sera le Canada », a-t-il martelé. Le ministre a rappelé que le pays représente environ 10 % de la recherche mondiale de pointe en intelligence artificielle, mais capte moins de 2 % des investissements mondiaux en capital de risque dans ce secteur. Un écart qu’il qualifie non pas de faiblesse, mais d’opportunité stratégique.
Pour illustrer ce potentiel, Evan Solomon a évoqué des exemples concrets issus des instituts canadiens, loin des discours abstraits sur l’IA. « Ce ne sont plus des théories. On parle d’entreprises réelles, de technologies réelles, qui ont un impact réel sur le monde », a-t-il souligné, citant des applications en chirurgie, en découverte de médicaments, en nutrition, en détection immunitaire ou encore en robotique. Autant de domaines où le Canada dispose déjà de capacités scientifiques solides, mais qui nécessitent un accompagnement sur toute la chaîne de valeur.
Le ministre a également replacé l’initiative dans la stratégie plus large du gouvernement fédéral. Il a confirmé que la nouvelle stratégie nationale en intelligence artificielle serait dévoilée plus tôt que prévu, et a martelé l’importance de la souveraineté numérique. « La souveraineté, c’est la sécurité », a-t-il répété, rappelant que le Canada, en tant que puissance moyenne, ne peut rivaliser par la dépense brute avec les grandes économies, mais peut l’emporter par une conversion méthodique de ses forces scientifiques en entreprises durables. Cette approche s’inscrit, selon lui, dans une logique d’alliances entre puissances moyennes partageant des valeurs communes.

La conclusion de son discours a pris un ton plus mobilisateur, presque militant. Face à ceux qui doutent de la capacité du Canada à tracer sa propre voie, Evan Solomon a opposé ce qu’il a appelé « l’équipe du oui ». « Oui aux entrepreneurs. Oui à une idée. Oui à l’investissement. Oui à l’innovation », a-t-il énuméré, appelant chercheurs et investisseurs à assumer le risque et l’ambition. Pour lui, le Fonds Venture Scientist incarne cette posture proactive, celle d’un pays qui choisit de miser sur ses talents plutôt que de céder au scepticisme.
« Aujourd’hui, ici même au Mila, nous construisons au Canada, nous achetons au Canada et nous croyons au Canada », a-t-il conclu sous les applaudissements. Un message clair, destiné autant à l’écosystème réuni dans la salle qu’aux observateurs internationaux, à savoir que le Canada entend désormais réduire l’écart entre savoir et impact, et faire de l’intelligence artificielle un levier central de son avenir économique et social.
******
Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
Ou encore…
Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

