Souveraineté numérique : les entreprises canadiennes réévaluent leurs choix technologiques

La souveraineté numérique s’impose progressivement comme un enjeu stratégique pour les organisations canadiennes. Entre les tensions géopolitiques, les préoccupations liées à la gouvernance des données et la dépendance envers les grands fournisseurs d’infonuagique internationaux, plusieurs entreprises revoient aujourd’hui leur approche.

Dans une entrevue accordée au balado Mon Carnet, Benoît Martel, président et fondateur de l’entreprise québécoise R2I, explique que cette réflexion est déjà bien amorcée dans le marché. « La présence locale canadienne est extrêmement importante. On se compare avantageusement en termes de qualité et de prix, mais surtout on offre un service de proximité au Québec et au Canada. »

Fondée il y a une douzaine d’années, R2I évolue dans l’écosystème des technologies de l’information depuis près de trois décennies si l’on tient compte de l’expérience de son fondateur. L’entreprise s’est construite autour d’un positionnement précis, celui d’un partenaire technologique plutôt qu’un simple fournisseur d’équipements. « On ne voulait pas être un pousseux de boîtes. On s’est positionnés comme un partenaire à valeur ajoutée pour accompagner les entreprises dans leurs infrastructures technologiques. »

Dès ses débuts, l’entreprise a décidé de développer sa propre offre d’infonuagique, appelée Edwin. Lorsque cette solution a été lancée, les grands fournisseurs internationaux commençaient tout juste à s’imposer sur le marché. « À l’époque, il y avait les débuts de AWS et d’Azure. Mais il n’y avait pas vraiment d’offre locale. C’est comme ça qu’on s’est positionnés. » Selon Benoît Martel, cette décision s’est révélée particulièrement pertinente dans le contexte actuel. « Le discours sur la souveraineté numérique est très populaire depuis environ un an, mais pour nous ce n’est pas nouveau. C’était déjà notre cheval de bataille depuis longtemps. »

La souveraineté numérique peut toutefois prendre plusieurs formes. Dans son interprétation la plus concrète, elle repose d’abord sur la propriété et le contrôle des infrastructures numériques. « Une entreprise souveraine, c’est une entreprise de propriété canadienne, dirigée au Canada, avec des entités uniquement au Canada et des employés situés ici. » Une vision plus radicale de la souveraineté numérique irait beaucoup plus loin. Elle impliquerait que les équipements, les logiciels et même les réseaux de télécommunications soient entièrement produits localement. Mais Benoît Martel estime qu’un tel objectif est encore très éloigné de la réalité. « Pour arriver à une souveraineté complète, il faudrait des décennies d’investissements et probablement des centaines de milliards de dollars. On est encore très dépendants des logiciels à travers le monde. »

La question de la souveraineté des données s’est intensifiée avec l’adoption du Cloud Act aux États-Unis en 2018. Cette loi permet aux autorités américaines d’exiger l’accès à certaines données détenues par des entreprises américaines, même lorsque ces données sont stockées à l’extérieur du territoire américain. « Le Cloud Act permet au gouvernement américain d’avoir accès à des données hébergées par des entreprises américaines, même si la donnée est au Canada ou en Europe », explique Benoît Martel. « C’est la propriété de l’entreprise qui héberge la donnée qui devient déterminante. »

Pendant plusieurs années, cette réalité a suscité peu de préoccupations chez les organisations canadiennes. Mais le contexte international a changé. « Avant, on ne voyait pas ça comme un danger. Mais avec ce qui se passe depuis janvier 2025 dans le monde, les entreprises commencent à le prendre beaucoup plus au sérieux. » Cette évolution se reflète directement dans la demande observée sur le marché. « Depuis environ un an, l’intérêt a explosé. On reçoit plusieurs appels par semaine de gens qui cherchent spécifiquement un hébergeur canadien souverain ou québécois souverain. »

L’augmentation de la demande n’entraîne toutefois pas un basculement immédiat des infrastructures existantes. Plusieurs organisations sont liées par des contrats de plusieurs années avec leurs fournisseurs actuels. « Les entreprises ont souvent des ententes de un, deux ou trois ans. Elles ne peuvent pas changer du jour au lendemain. Mais au moment des renouvellements, la réflexion est clairement là. » Dans plusieurs cas, les organisations privilégient désormais une approche hybride. Certaines données demeurent dans des environnements infonuagiques internationaux tandis que les informations les plus sensibles sont rapatriées dans des infrastructures locales. « On voit de plus en plus de modèles multi-cloud et hybrides. Les entreprises veulent garder une certaine flexibilité. »

Contrairement à certaines prévisions faites il y a une décennie, les infrastructures informatiques traditionnelles n’ont pas disparu. « Il y a dix ans, on disait que le cloud allait tout remplacer. Mais l’infrastructure sur site est encore très présente dans les entreprises. » Dans ce contexte, l’infonuagique joue souvent un rôle complémentaire. « Une entreprise peut garder sa production sur place et utiliser notre cloud pour la relève informatique ou la reprise après sinistre. Ça évite d’avoir à maintenir deux centres de données. » R2I exploite aujourd’hui plusieurs centres de données au Canada afin d’assurer cette continuité des services. « On a trois centres de données, deux au Québec et un en Ontario. Ça nous permet d’offrir de la redondance, par exemple entre Montréal et Toronto. »

Les risques liés aux tensions internationales et aux cyberattaques renforcent également l’importance de cette redondance. Des incidents récents ont montré que même les infrastructures des grands fournisseurs mondiaux peuvent être touchées par des perturbations. « Quand un centre de données majeur tombe, l’impact peut être global », souligne Benoît Martel. « Des banques, des compagnies d’assurance ou des systèmes de santé peuvent être touchés si leurs services sont hébergés au même endroit. » Même les entreprises qui ne sont pas directement visées peuvent subir des effets indirects. « Quand on parle de victimes collatérales, ce n’est pas seulement dans le monde physique. Dans le monde numérique aussi, ça existe. »

Dans ce contexte, la souveraineté numérique apparaît de plus en plus comme une question de gestion des risques autant que de stratégie technologique. Pour Benoît Martel, la réflexion ne fait que commencer. « Les entreprises veulent comprendre où sont leurs données, qui les contrôle et sous quelles lois elles sont protégées. Cette question-là devient centrale pour leur avenir numérique. »

Cet article est basé sur une entrevue réalisée avec Benoit Martel et diffusée la semaine dernière dans Mon Carnet et disponible ici pour écoute. R2i est partenaire de Mon Carnet.

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