Photo : quand le jeu vidéo devient un terrain de photographie

Extrait de Photographie, Jeu video, Paysage

Longtemps perçu comme un simple divertissement, le jeu vidéo devient aussi, pour certains créateurs, un véritable territoire artistique. C’est l’idée que défend le photographe suisse Pascal Greco en entrevue dans Mon Carnet. Greco qui consacre une partie de son travail à la photographie dite « in-game », c’est-à-dire réalisée à l’intérieur même des univers vidéoludiques. Dans son cas, la démarche n’a rien d’un gadget. Elle s’inscrit dans un parcours de photographe, de cinéaste et de joueur de longue date, nourri par plus de 35 ans de fréquentation du médium.

Chez lui, cette pratique est née presque par accident. Au printemps 2020, alors qu’il devait repartir en Islande pour poursuivre un projet photographique amorcé dix ans plus tôt, le confinement l’oblige à rester chez lui. Il découvre alors Death Stranding, un jeu de Hideo Kojima dont certains paysages rappellent fortement l’Islande. En utilisant le mode photo intégré au jeu, il comprend qu’il peut, d’une certaine façon, poursuivre son exploration du territoire sans quitter son salon. C’est de là qu’est né un premier ouvrage, Places, centré sur ces paysages virtuels inspirés du réel.

Ce qui frappe dans son approche, c’est qu’il ne considère pas ces captures comme de simples images prises à la volée. Pour lui, le geste demeure photographique. Il explique d’ailleurs qu’il compose ses images comme il le ferait dans le monde réel, sauf qu’au lieu d’un appareil, il tient une manette. Il attend la bonne lumière, surveille les textures, observe les volumes, et peut passer plusieurs minutes à chercher le bon angle. Le joueur continue d’avancer dans l’histoire, mais le photographe, lui, s’arrête pour regarder le paysage.

Sa réflexion touche aussi une question plus délicate, celle des droits. Greco reconnaît qu’il évolue dans une zone grise, puisque les décors appartiennent d’abord aux studios et aux éditeurs. C’est pourquoi il a choisi de concentrer son regard sur les paysages, sur les mondes inspirés de lieux existants, plutôt que sur les personnages ou les éléments les plus directement liés à la création narrative des développeurs. Cette prudence n’empêche pas la reconnaissance. Son travail a circulé dans la presse spécialisée, et même Kojima Productions Europe a relayé un article consacré à son livre Places, ce que le photographe voit comme une forme de validation implicite.

L’autre intérêt de sa démarche, c’est qu’elle révèle le jeu vidéo comme un espace d’exploration comparable au voyage. Greco raconte qu’il aime quitter les chemins balisés, autant dans la vraie vie que dans les mondes ouverts. Là où le jeu pousse normalement le joueur dans une direction, lui préfère observer les marges, les textures de roche, les détails oubliés, les zones moins parfaites. Il y trouve une matière visuelle, mais aussi une forme de vérité sur la fabrication même des univers numériques. En cela, son regard dépasse le simple hommage au jeu vidéo. Il interroge aussi la manière dont ces mondes sont construits.

Son nouveau livre « Photographie, Jeu video, Paysage » pousse encore plus loin cette logique en accordant une place importante aux « accidents », ces glitches qui surgissent quand l’image se déforme, se casse ou expose les coutures du décor. Greco y voit un parallèle direct avec les accidents de la photographie analogique, notamment au Polaroid, qu’il connaît bien. Là encore, la comparaison est intéressante. Dans un cas comme dans l’autre, l’erreur technique peut devenir matière esthétique. Le bug n’est plus seulement un défaut, il devient une image, parfois même une œuvre.

Le travail de Pascal Greco raconte peut-être quelque chose de plus large sur l’évolution du regard porté sur le jeu vidéo. Ce qui hier relevait encore de la culture populaire peu légitime entre désormais dans les musées, les centres d’art et les livres de photographie. Greco note d’ailleurs que plusieurs de ses expositions ont été portées par de jeunes commissaires, souvent des femmes, plus ouvertes à reconnaître le potentiel artistique de ces images. Son parcours montre ainsi qu’entre photographie, art numérique et jeu vidéo, les frontières deviennent de plus en plus poreuses.

Source : Pascal Greco

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