
Israël reconnaît désormais que l’infrastructure d’intelligence artificielle mise au point pendant la guerre à Gaza est utilisée de façon opérationnelle sur d’autres fronts, notamment au Liban et en Iran. Cette confirmation publique, rapportée par Haaretz, donne une portée nouvelle à ce que Bloomberg décrivait déjà en 2023 comme une montée rapide de l’IA dans l’appareil militaire israélien. À l’époque, l’agence américaine révélait que l’armée utilisait déjà des systèmes capables d’aider à sélectionner des cibles pour des frappes aériennes et à accélérer la préparation des opérations.
Trois ans plus tard, le changement est surtout dans l’ampleur et dans l’aveu. Selon Haaretz, l’armée israélienne parle maintenant d’une véritable « fabrique de données opérationnelles et d’IA », une infrastructure qui centralise en temps réel des flux de capteurs, des vidéos, des textes, des fichiers audio et des communications radio, afin de fournir une image commune de la situation à tous les niveaux de commandement. On n’est plus dans une série d’outils spécialisés utilisés par quelques unités, mais dans une architecture déployée à l’échelle de l’institution.
Cette évolution s’inscrit dans une continuité. En 2023, Bloomberg rapportait déjà l’existence d’un système de recommandation pour identifier des cibles de frappes et d’un autre outil, Fire Factory, capable d’assigner des milliers de cibles à des avions ou à des drones, de calculer les charges de munitions et de proposer un calendrier d’attaque. Ce qui était alors présenté comme une capacité émergente prend aujourd’hui une dimension plus large. Haaretz indique que l’infrastructure actuelle intervient aussi dans le traitement des plans de frappe et des cibles, ce qui confirme son rôle dans des opérations offensives et non plus seulement dans l’analyse ou la défense.
L’intérêt militaire est évident. L’IA permet de faire circuler plus vite l’information, de croiser davantage de sources et de raccourcir le temps entre la détection d’une menace et la décision opérationnelle. Bloomberg citait déjà en 2023 un responsable militaire expliquant que des tâches qui prenaient autrefois des heures pouvaient être accomplies en quelques minutes, avec une validation humaine en bout de chaîne. Haaretz montre qu’en 2026 cette logique a été poussée plus loin encore, avec des outils de vision par ordinateur capables d’analyser des vidéos en direct, des plateformes de cartographie opérationnelle et des systèmes conçus pour aider à synchroniser les frappes.
L’armée israélienne affirme aussi utiliser l’IA dans des fonctions défensives. Au Liban, selon Haaretz, des systèmes comparables servent à analyser des images captées sur le terrain, à repérer des objets ou des personnes et à générer des alertes en temps réel. D’autres outils sont destinés à détecter des drones, à signaler des tirs de roquettes ou à estimer les zones où pourraient tomber des débris après interception. Cette extension de l’IA à la coordination entre armée, police et services d’urgence montre que la technologie ne se limite plus à la conduite des frappes, mais qu’elle participe aussi à la gestion globale du théâtre d’opérations.
Autre changement important, la démocratisation interne de ces outils. Haaretz rapporte que certaines plateformes sont développées avec des approches dites no-code, ce qui permet à des analystes non programmeurs de créer rapidement leurs propres tableaux de bord ou produits de renseignement. L’armée aurait également commencé à utiliser des applications dites agentiques, capables de découper une tâche, d’aller chercher des données de plusieurs sources et de produire un résultat exploitable. Officiellement, ces systèmes ne prennent pas de décisions militaires de manière autonome. Ils servent plutôt à accélérer et à enrichir le travail humain.
C’est précisément là que se situe la zone de tension. En 2023, Bloomberg rapportait déjà les inquiétudes de juristes et de chercheurs concernant l’opacité de ces systèmes, les risques d’erreurs et la possibilité qu’un simple changement logiciel fasse passer un outil semi-autonome à un système beaucoup plus indépendant. L’armée israélienne soutient que les décisions finales restent entre les mains d’opérateurs humains. Mais cette supervision ne règle pas tout. Plus les systèmes deviennent complexes, plus il devient difficile de comprendre exactement comment ils arrivent à leurs recommandations.
La question est d’autant plus sensible qu’il n’existe toujours pas de cadre international robuste pour encadrer l’usage militaire de l’intelligence artificielle. Bloomberg soulignait déjà en 2023 qu’aucune règle claire n’établissait réellement la responsabilité en cas d’erreur, de victimes civiles ou d’escalade involontaire provoquée par une mauvaise décision algorithmique. Trois ans plus tard, la situation semble surtout confirmer que la technologie avance plus vite que le débat politique et juridique.
Ce que montre la comparaison entre les révélations de Bloomberg en 2023 et la confirmation de Haaretz en 2026, c’est donc moins une rupture qu’une accélération assumée. Israël n’expérimente plus seulement l’IA sur des fonctions ciblées. L’armée semble désormais l’intégrer à une chaîne opérationnelle complète, qui va de la collecte de données à l’aide à la décision, jusqu’à la planification d’actions offensives sur plusieurs fronts. Et c’est précisément cette normalisation progressive qui alimente aujourd’hui les questions les plus lourdes, tant sur le plan militaire que sur le plan éthique.
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