
En juillet 1995, alors que le Web en était encore à ses débuts pour le grand public, Jacques Parizeau livrait à Montréal un discours qui, relu aujourd’hui, a presque des allures de texte fondateur. À l’occasion du dépôt du rapport du Comité consultatif sur l’autoroute de l’information, le premier ministre du Québec traçait une vision du numérique qui dépassait largement la technique. Dans son esprit, il ne s’agissait pas simplement d’installer des réseaux ou de moderniser des outils. Il s’agissait de préparer le Québec à une transformation profonde de la société. La date du discours, son titre et son contexte apparaissent dès la page couverture du document.
Ce texte mérite d’être relu pour une raison bien simple. Il montre qu’au Québec, la réflexion sur le numérique ne date ni des géants du Web, ni des réseaux sociaux, ni même de l’intelligence artificielle. Dès le milieu des années 1990, le sujet était déjà posé en termes de langue, de culture, d’économie, d’éducation, de services publics et de place du Québec dans le monde. En 1995, Jacques Parizeau ne parlait pas d’une mode passagère. Il parlait d’un virage de civilisation. C’est particulièrement clair lorsqu’il décrit l’autoroute de l’information comme une révolution appelée à modifier la manière de vivre, de communiquer et de travailler ensemble.
Il faut dire que le contexte donnait à sa parole un poids particulier. Le premier ministre rappelle lui-même, en ouverture, qu’il s’agit de son dernier discours à titre de ministre de la Culture, un portefeuille qu’il cumulait en plus de sa fonction de premier ministre. Il prend alors soin de situer la culture non pas comme un secteur marginal, mais comme l’un des fondements de la vie collective québécoise. Il parle du rôle des créateurs, de la fragilité du milieu culturel et de la responsabilité des pouvoirs publics à bâtir des infrastructures, à soutenir la diffusion et à favoriser l’exportation de la culture québécoise. On comprend vite que, dans sa lecture, l’enjeu numérique ne peut être dissocié de cette mission culturelle.
C’est ce qui rend le discours particulièrement actuel. Parizeau explique que l’avenir de la langue, de la culture et des communications du Québec est désormais lié à la maîtrise des outils et des contenus de cette nouvelle infrastructure. En d’autres mots, il comprend déjà que la bataille culturelle du futur ne se jouera pas seulement dans les salles de spectacle, les bibliothèques ou les musées, mais aussi dans les réseaux, les systèmes multimédias et les nouveaux circuits de diffusion. Cette intuition, formulée en 1995, résonne aujourd’hui avec une étonnante force, à l’heure où le Québec tente encore de défendre la découvrabilité de ses contenus et la place du français dans des environnements numériques dominés par des acteurs étrangers.
Le passage sur la langue est d’ailleurs central. Le premier ministre affirme qu’on ne peut plus parler de création, de production ni de diffusion culturelles sans intégrer les nouvelles technologies de l’information. Ce qu’il dit, au fond, c’est que la survie culturelle ne peut plus reposer uniquement sur la protection. Elle exige désormais une présence active dans les réseaux qui structurent le monde. Cette idée marque une rupture importante. Elle déplace la défense de la culture d’une logique de préservation vers une logique d’affirmation. Le Québec, selon lui, ne doit pas seulement résister. Il doit occuper l’espace.
Ce qui frappe aussi, c’est le ton volontariste du discours. L’autoroute de l’information n’est pas présentée comme un phénomène spontané, qui s’imposerait naturellement. Jacques Parizeau insiste au contraire sur le fait qu’elle doit être le résultat d’une réflexion, d’un calcul et d’une volonté politique et économique. Il rappelle que les grands acteurs internationaux s’organisent déjà, élaborent leurs stratégies et concluent des alliances. Le Québec, dit-il en substance, n’a pas le luxe de rester spectateur. Il doit prendre part au mouvement, combler son retard et se positionner à l’avant-garde. Derrière ces mots, on entend déjà une forme ancienne de ce qu’on appelle aujourd’hui la souveraineté numérique.
Cette volonté politique prend une forme très concrète dans le discours. Monsieur Parizeau annonce la création d’un Secrétariat de l’Autoroute de l’information, rattaché directement au Conseil exécutif et relevant de l’autorité du premier ministre. Ce n’est pas un détail bureaucratique. C’est la reconnaissance qu’un enjeu comme celui-là ne peut être laissé à un seul ministère. L’éducation, la santé, la culture, les communications, l’industrie, les affaires municipales, tout cela est déjà concerné. En ce sens, le premier ministre voyait juste. Trente ans plus tard, la difficulté de coordonner les politiques numériques entre ministères demeure l’un des grands défis de l’action publique.
Le slogan choisi pour porter cette vision est resté célèbre : « On est sept millions, faut se brancher. » Il figure dans le discours comme une formule simple, presque populaire, destinée à résumer l’ambition collective du projet. Mais derrière cette phrase se cache une idée politique forte. Le branchement ne doit pas être réservé à une élite urbaine ou aux mieux nantis. Il doit concerner les Québécoises et les Québécois de toutes les régions, de toutes les classes et de toutes les origines. Parizeau insiste sur l’accès pour tous et partout, sur le rôle des bibliothèques, des écoles et des services publics comme points d’entrée vers cette nouvelle infrastructure. À sa manière, il esquisse déjà les contours d’une politique d’inclusion numérique.
Cette vision de l’accès est particulièrement intéressante parce qu’elle ne se limite pas à la consommation d’information. Le discours met de l’avant un usage concret et utile de l’autoroute de l’information. Les citoyens doivent y trouver des renseignements utilisables. Les entreprises doivent pouvoir y échanger de l’information et gagner en compétitivité. Les régions doivent y voir un outil pour exprimer leur identité et réduire les effets de la distance. Le gouvernement lui-même doit devenir un usager-modèle de l’inforoute. Autrement dit, Parizeau n’imagine pas un réseau passif, mais un espace d’appropriation économique, civique et culturel.
Il y a aussi, dans ce texte, une confiance marquée dans les retombées économiques du numérique. Parizeau parle d’un effet multiplicateur susceptible de dynamiser tous les secteurs, de soutenir la compétitivité des entreprises et même de favoriser la création d’emplois, notamment chez les jeunes. Cette lecture, très typique de l’optimisme technologique des années 1990, est importante à rappeler. À l’époque, le numérique apparaît d’abord comme une promesse d’ouverture, d’efficacité et de prospérité. Le discours ne porte pas encore les inquiétudes qui domineront plus tard, comme la dépendance aux plateformes, la surveillance, la concentration du pouvoir ou les dérives informationnelles. Il témoigne d’un moment où la technologie semble encore offrir, d’abord, un horizon d’émancipation.
Pour autant, ce n’est pas un texte naïf. Parizeau reconnaît que le Québec a tardé à s’impliquer concrètement dans ce dossier, alors que les États-Unis, le Japon et plusieurs pays européens investissaient déjà des sommes considérables. Il parle même d’un temps perdu à rattraper. Cette lucidité donne au discours une tonalité d’urgence. Elle rappelle que, déjà à l’époque, le Québec se percevait comme une société inventive et créative, mais pas toujours assez rapide dans la structuration politique de ses ambitions technologiques. Cette tension, entre le talent local et le retard institutionnel, reste d’ailleurs familière encore aujourd’hui.
La partie culturelle du discours demeure sans doute la plus forte. Parizeau refuse l’idée que l’inforoute conduirait forcément à l’uniformisation des cultures. Il défend au contraire l’idée que cette nouvelle technologie doit servir à l’ouverture sur le monde. Il imagine un Québec capable de diffuser ses créations, de rejoindre individuellement des consommateurs de culture francophone partout sur la planète et de jouer un rôle moteur dans l’espace francophone. Il voit dans la Francophonie non seulement un réseau politique, mais aussi un espace de circulation culturelle à redynamiser grâce aux nouveaux réseaux informatiques. Là encore, le propos paraît étonnamment contemporain. Derrière les mots de 1995, on entend déjà les débats d’aujourd’hui sur la circulation des œuvres, la diversité culturelle en ligne et la capacité des sociétés francophones à exister dans l’économie numérique mondiale.
Le discours contient même une réflexion sur les institutions culturelles elles-mêmes. Parizeau évoque le rôle des musées, de la SODEC, du Conseil des arts et des lettres, du réseau des bibliothèques et du ministère de la Culture et des Communications. Il mentionne un projet multimédia mené par plusieurs musées québécois afin de permettre la diffusion et l’interprétation des œuvres par les nouvelles technologies. Ce passage est particulièrement révélateur. Il montre qu’à ses yeux, la culture numérique ne devait pas seulement passer par de nouveaux contenus, mais aussi par la transformation des institutions existantes. Le patrimoine, lui aussi, devait entrer dans cette nouvelle logique de diffusion.
Relire ce discours aujourd’hui, c’est donc mesurer à quel point certains débats actuels ont des racines profondes. Quand on parle maintenant de souveraineté numérique, de présence du français en ligne, d’accès régional aux infrastructures, d’innovation publique ou d’accompagnement des milieux culturels face aux mutations technologiques, on ne fait pas apparaître des enjeux nouveaux. On réactive, sous des formes différentes, des questions qui étaient déjà posées il y a trente ans. La différence, c’est que les réseaux de 1995 étaient encore à construire, alors qu’en 2026 ils sont devenus le milieu même dans lequel nous vivons.
Ce décalage change tout. En 1995, Parizeau pouvait encore parler de l’inforoute comme d’un projet collectif à lancer. Aujourd’hui, le défi n’est plus seulement d’entrer dans le réseau, mais d’y garder une marge de manœuvre. Le Québec a bel et bien pris le virage numérique, mais il l’a fait dans un environnement façonné surtout par des plateformes étrangères, des logiques commerciales mondiales et une concentration sans précédent du pouvoir technologique. C’est ce qui donne à ce vieux discours une portée presque prophétique. Il nous rappelle qu’une société qui ne pense pas ses infrastructures de communication finit souvent par dépendre de celles des autres.
Il y a enfin, dans cette allocution, une certaine idée du rôle de l’État qui mérite d’être soulignée. Parizeau ne conçoit pas le gouvernement comme un simple arbitre ou comme un bailleur de fonds. Il lui attribue un rôle d’impulsion, de coordination, d’exemplarité et même de mobilisation. L’État doit aider, structurer, relier, orienter. Il doit aussi agir avec les municipalités, les régions, les entreprises, le système d’éducation et les institutions culturelles. Cette vision peut sembler ambitieuse, mais elle rappelle que le numérique a longtemps été pensé comme un chantier collectif relevant d’un choix de société. Peut-être est-ce justement ce qui manque parfois dans les débats contemporains, souvent réduits à des questions d’outils, de plateformes ou d’usages.
Ce jour-là, le premier ministre Jacques Parizeau ne parlait pas seulement de technologie. Il parlait du Québec. Il parlait de sa capacité à préserver sa langue, à faire rayonner sa culture, à moderniser ses institutions et à prendre sa place dans un monde en mutation rapide. Son discours de 1995 ne répond évidemment pas aux enjeux d’aujourd’hui, mais il pose une question qui, elle, n’a pas vieilli : comment une petite société francophone peut-elle habiter les grands réseaux du monde sans y perdre sa voix? Et à voir les débats actuels autour de l’intelligence artificielle, des plateformes et de la souveraineté numérique, force est de constater que cette question est toujours devant nous. Merci à Pascal Bérubé, député de Matane, de m’avoir fait parvenir une copie de ce discours.
Crédit : Assemblée Nationale (téléchargement du discours)
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Excellent article, merci. :)
Ce qu’il montre très bien, c’est que l’avenir du français et de la culture québécoise ne passe pas d’abord par la coercition ni par le repli sur soi, mais par la création, le financement, la commercialisation, la diffusion et la promotion d’un contenu francophone ambitieux, vivant et tourné vers l’international. Les médias, quels qu’ils soient, ne sont au fond que des moyens d’accéder au contenu. Et oui, la concurrence devient plus féroce lorsque l’offre se démultiplie.
Quand je regarde les politiques actuelles et le financement souvent anémique accordé à la production culturelle, j’ai l’impression qu’on prend le problème à l’envers. On consacre trop d’énergie à vouloir obliger les gens à parler français, et pas assez à faire en sorte qu’ils aient naturellement envie de vivre en français, parce qu’on leur offre un contenu riche, fort, attrayant et culturellement rayonnant.
Il faut d’abord créer des œuvres qu’on aime, qu’on a envie de consommer, de partager et d’exporter, au lieu de multiplier les politiques rébarbatives qui finissent par vider la culture de sa beauté et de sa force d’attraction.
C’est là que Parizeau me semble avoir été visionnaire. Il avait compris que l’enjeu fondamental était moins de contraindre que de bâtir : bâtir une présence, une offre, un rayonnement. Cela n’a rien à voir avec l’approche coercitive qu’on voit trop souvent au Québec aujourd’hui.
Nous avons le talent. Faisons-lui confiance. Donnons aux créateurs les moyens de produire, d’innover et de rayonner, ici comme ailleurs. Aidons davantage à la commercialisation, à la découvrabilité et à la promotion de nos œuvres.
Il faut changer de logique : moins d’argent dans la coercition, plus d’argent dans la création; moins de contrôle, plus de confiance; moins de bureaucratie punitive, plus de soutien direct aux créateurs. Mettons l’argent dans les mains de ceux qui font vivre la culture, pas dans celles des policiers de la langue.