Infonuagique : le vrai coût caché de la dépendance étrangère

Au moment où le gouvernement du Québec affiche sa volonté de réduire sa dépendance envers les grands fournisseurs technologiques étrangers, le débat sur l’infonuagique prend une nouvelle dimension. Il ne s’agit plus seulement de flexibilité, de rapidité ou de capacité de calcul. Il est désormais question de prévisibilité budgétaire, de contrôle sur les données et, de plus en plus, de développement économique local.

Dans cet échange accordé à Mon Carnet, Benoît Martel, président et fondateur de R2i, rappelle d’abord que plusieurs organisations s’engagent encore dans des services infonuagiques sans mesurer pleinement tous les coûts associés. Selon lui, « il y a deux facteurs qui influencent la variation des coûts pour lesquels des fois on n’a pas tout à fait le contrôle ou la connaissance. Je te dirais, en premier, il y a le egress, qui est la sortie des données dans un cloud ».

Ce point est central dans son raisonnement. L’idée que l’infonuagique permet d’entreposer des volumes massifs de données à faible coût est bien connue. Ce qui l’est moins, dit-il, ce sont les frais associés à la sortie de ces données. Et il ne s’agit pas uniquement de migrer un volume important d’un fournisseur à un autre. Dans la pratique quotidienne, chaque accès à un document, chaque exportation d’un fichier, chaque consultation d’une facture ou d’un document de travail peut contribuer à faire grimper la facture.

Benoît Martel insiste sur cet aspect souvent mal compris. Il explique que « ce n’est pas juste de déplacer un terabyte » d’un environnement à un autre, mais bien « chaque transaction qu’on va faire ». Il donne des exemples très concrets : ouvrir un fichier Excel, récupérer un document comptable, transmettre une facture à un client. « À chaque fois, c’est de la donnée qui sort », rappelle-t-il. Autrement dit, les frais de sortie ne sont pas seulement un enjeu de migration, mais un coût d’usage récurrent qui peut devenir significatif à l’échelle d’une organisation.

Le président et fondateur de R2i relativise toutefois un argument souvent avancé contre les migrations entre plateformes. Oui, sortir ses données d’un environnement infonuagique a un coût. Mais, selon lui, ce coût ne devrait pas servir d’épouvantail. « Le frais de sortie pour bouger d’un autre offre infonuagique n’est pas une excuse que je pourrais dire qu’on devrait tenir compte pour migrer. Mais c’est un frais réel au quotidien que les gens ne sont pas tout à fait au courant des fois », dit-il.

À cette première variable s’ajoute une deuxième source d’incertitude : la devise. Plusieurs services technologiques internationaux sont facturés en dollars américains. Pour une entreprise québécoise ou canadienne, cela veut dire qu’au coût technique s’ajoute le risque de change. Benoît Martel le résume ainsi : « On a un prix qui est protégé contractuellement, mais en même temps, il n’est pas toujours fixe parce qu’il varie selon le taux du US. » Sachant que le dollar canadien peut fluctuer rapidement, c’est un facteur supplémentaire qui complique la prévision des dépenses mensuelles.

Ce problème ne relève pas seulement de la comptabilité. Dans plusieurs organisations, surtout dans le secteur public ou dans de grandes entreprises, une variation mensuelle, même modeste, peut déclencher une série d’approbations administratives. Martel en parle comme d’un véritable irritant. « La variation pose un gros problème ou un gros mot de tête administratif », dit-il, en évoquant les bons de commande à ajuster, les signatures à refaire et les validations internes à reprendre. « Vous imaginez le casse-tête quand ça change à tous les mois. »

C’est ici qu’entre en jeu l’argument du fournisseur local. Pour Benoît Martel, une offre facturée en dollars canadiens, sans frais de sortie et à prix fixe sur la durée du contrat, répond à un besoin très concret de stabilité. « Les entreprises qui veulent avoir vraiment toujours le même prix, un budget fixe, un processus administratif toujours égal, ça les titille un peu », dit-il. Il va plus loin en affirmant qu’un fournisseur local permet « réellement mieux prévoir ses coûts à moyen et à long terme ».

Il donne même un exemple précis de ce que recherchent ses clients : un engagement mensuel stable sur 36 mois, sans surprise et sans variation liée au change. Ce type de prévisibilité n’est pas qu’un confort pour le directeur financier. Il touche aussi à la gestion interne, à l’atteinte des objectifs budgétaires et, dans certains cas, à la performance évaluée des gestionnaires eux-mêmes.

Mais au-delà des coûts, Benoît Martel relie également l’infonuagique à un contexte industriel plus large. Depuis plusieurs mois, explique-t-il, les entreprises font face à une hausse marquée du prix des composantes et à des délais de livraison prolongés pour l’équipement informatique. « On a vu une hausse faramineuse du prix des unités de stockage, des CPU, des GPU », affirme-t-il, en parlant de hausses pouvant aller bien au-delà de 50 %, et parfois davantage.

Dans ce contexte, l’infonuagique devient, selon lui, une réponse immédiate à un problème de disponibilité. Là où l’achat d’équipements peut exiger plusieurs mois d’attente, l’accès à une capacité infonuagique permet un déploiement rapide. « Présentement, ce n’est pas rare d’avoir des délais de livraison de 3, 4 et 5 mois », note-t-il. À l’inverse, « demain, après-midi, tu peux avoir déjà tes instances de montée, ton serveur qui est disponible à tes usagers ». Pour les entreprises qui doivent réagir vite, lancer un service ou absorber une hausse de la demande, cet argument est loin d’être secondaire.

L’entrevue prend ensuite une tournure plus politique. Car pour Benoît Martel, acheter local en technologie ne relève pas uniquement du patriotisme économique. Il y voit une stratégie de renforcement de l’écosystème québécois et canadien. Selon lui, le marché canadien de l’infonuagique représente environ 25 milliards de dollars, et une plus grande part de cette dépense pourrait soutenir l’émergence de champions d’ici. « Si une grande portion de ce 25 milliards est dépensée localement chez les fournisseurs canadiens, ça garde l’argent dans notre économie et ça va permettre à des entreprises de grandir », explique-t-il.

Son plaidoyer repose sur une logique de cercle vertueux. Plus les organisations publiques et privées confient des mandats à des entreprises locales, plus celles-ci développent leur expertise, leur offre de services et leur capacité d’innovation. Martel évoque même la possibilité de faire émerger de véritables fleurons technologiques québécois et canadiens, capables de rivaliser sur la scène internationale. Selon lui, « c’est à nous de la découvrir, puis d’aller vers eux, puis d’utiliser leur logiciel ».

Reste le nerf de la guerre : les contrats publics. Et sur ce terrain, Benoît Martel estime que le problème n’est pas seulement la volonté politique, mais la structure même des appels d’offres. Il affirme qu’il faut « des programmes concrets pour favoriser l’achat local » et surtout « enlever des barrières aussi d’entrer aux appels d’offres ». Sans demander l’abandon des processus concurrentiels, il plaide pour leur assouplissement afin que les PME technologiques québécoises aient une véritable chance de participer.

À ses yeux, plusieurs entreprises renoncent d’avance à entrer dans la machine gouvernementale. Il décrit un processus « laborieux, long, difficile », coûteux à préparer, et qui laisse parfois peu de marge aux entreprises une fois le contrat obtenu. Il rappelle aussi un exemple frappant, celui d’un appel d’offres qui exigeait 100 millions de dollars de chiffre d’affaires pour pouvoir simplement déposer une proposition. « C’est une méchante barrière à l’entrée », lance-t-il.

Cette critique résonne d’autant plus fort que Québec a récemment affirmé vouloir mieux protéger les données sensibles et limiter sa dépendance envers les hyperscalers étrangers, tout en continuant parallèlement d’octroyer des contrats importants à de grands joueurs américains. Benoît Martel ne cache pas une certaine ironie devant ce décalage. En réaction à l’octroi récent d’un contrat de 18 millions de dollars à une entreprise américaine, il dit avoir « un peu souri », en ajoutant : « on dit dans nos discours qu’on veut aller là, mais on ne le fait pas réellement ».

Pour lui, quelque chose semble toutefois être en train de changer. Il affirme sentir qu’un mouvement se structure actuellement au Québec pour présenter au gouvernement une voix plus cohérente de l’industrie locale. « Je sens présentement qu’il y a un mouvement qui est en train de se faire pour justement approcher le gouvernement dans une voie unifiée », dit-il. Son objectif serait d’expliquer plus clairement l’impact des choix technologiques publics sur l’économie québécoise et canadienne.

En conclusion, Benoît Martel formule un message sans détour aux décideurs publics et privés. Pour lui, l’infonuagique locale devrait devenir « priorité numéro un » dans la stratégie numérique des organisations. Non seulement pour mieux maîtriser les coûts et assurer une plus grande stabilité contractuelle, mais aussi pour renforcer l’autonomie technologique du Québec et du Canada. « Écoutez, il y a de la qualité au Québec, au Canada, c’est certain », dit-il. Et il résume ainsi son appel : « écouter les entreprises, aller vers eux, favoriser le développement de l’économie québécoise ».

À travers cette entrevue, Benoît Martel défend une idée simple : mieux choisir où l’on héberge ses données, c’est aussi choisir quel écosystème technologique on veut faire croître.

R2i est partenaire de Mon Carnet. Merci à R2i de soutenir la production de ce podcast.

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