
En apparence, tout va très vite. En réalité, cela fait des années que le mouvement s’installe. Avec Nos nouveaux maîtres, trois journalistes du Monde signent une enquête fouillée, publiée aux Éditions Albin Michel, sur la montée en puissance des géants de la technologie, devenus bien plus que de simples entreprises, des acteurs politiques à part entière.
Dès les premières pages, le cadre est posé. « En moins de vingt ans, le temps s’est comme accéléré », écrivent-ils, en rappelant l’ampleur du phénomène, téléphones intelligents omniprésents, commerce en ligne massif, et infrastructures spatiales désormais dominées par des acteurs privés comme SpaceX ou Amazon. Le livre ne parle pas seulement d’innovation. Il parle d’un basculement.
Le point de départ est marquant. Une cérémonie d’investiture à Washington, en janvier 2025. Les grands patrons de la tech sont là, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Sundar Pichai, Elon Musk. Tous présents, alignés derrière Donald Trump. Une image forte. Et surtout, une image révélatrice. Les auteurs décrivent ce moment comme celui d’une « capitulation en rase campagne » pour certains dirigeants, contraints ou volontaires, face au pouvoir politique.
Cette scène agit comme un symbole. Celui d’une élite qui, après avoir longtemps affiché des valeurs progressistes, choisit désormais l’efficacité, l’accès au pouvoir, et la protection de ses intérêts.
Le livre remonte ensuite le fil de cette transformation. On retrouve une Silicon Valley des origines, marquée par une culture libertaire, presque utopique. Une génération qui voulait « rendre le monde meilleur », portée par des figures comme Steve Jobs ou les fondateurs de Google, et par des slogans comme « Don’t be evil ». À l’époque, l’idée dominante est celle d’un Internet émancipateur, capable de diffuser le savoir à l’échelle mondiale.
Mais cette vision s’est transformée. L’arrivée massive de capitaux, dès les années 1990, change la dynamique. « Jusque-là, on allait dans des soirées avec des passionnés… En quelques mois sont arrivés les cyniques », raconte un entrepreneur de l’époque. L’innovation reste, mais elle s’accompagne désormais d’une logique de domination économique.
Ce que montrent les auteurs, c’est la cohérence de cette mutation. Les dirigeants de la tech ne sont ni totalement cyniques, ni réellement engagés. Ils sont pragmatiques. Leur priorité reste la croissance, la domination de leur marché, et la protection de leurs intérêts stratégiques. Dans ce contexte, les alliances politiques deviennent des leviers.
On le voit très clairement dans les portraits proposés. Elon Musk, à la fois visionnaire et imprévisible, capable de financer une campagne politique tout en dénonçant les dangers de l’intelligence artificielle. Jeff Bezos, passé d’un soutien aux démocrates à une posture beaucoup plus flexible. Mark Zuckerberg, qui adapte ses politiques internes pour éviter les tensions avec le pouvoir. Tous illustrent une même logique, s’adapter pour durer.
Le livre insiste aussi sur les rivalités internes. Musk contre Altman. Les tensions autour d’OpenAI. Les enjeux autour des infrastructures d’intelligence artificielle, comme le projet Stargate, qui mobilise des centaines de milliards de dollars. Derrière ces affrontements, c’est une bataille pour le contrôle des technologies clés.
Un autre aspect important concerne l’idéologie. Derrière les produits et les services, il y a une vision du monde. Les auteurs parlent d’une « quête d’une intelligence supérieure » et d’une volonté « d’augmenter l’homme ». Certains acteurs imaginent même dépasser les limites biologiques, voire vaincre la mort. On n’est plus seulement dans la technologie. On est dans un projet de transformation de l’humanité.
Et pendant ce temps, notre propre rapport au numérique évolue. « Chacun d’entre nous accepte désormais volontairement de voir rétrécir peu à peu son espace personnel de souveraineté », notent les auteurs. Les plateformes décident de ce que l’on voit, de ce que l’on lit, et parfois même de ce que l’on croit.
Ce qui rend le livre particulièrement intéressant, c’est son approche. On n’est pas dans un essai abstrait, mais dans une enquête journalistique. Les auteurs multiplient les scènes, les témoignages, les coulisses. On se retrouve dans des réunions discrètes, dans des échanges sous anonymat, parfois dans des chambres de motel où des cadres acceptent de parler à condition de ne pas être identifiés.
Le livre s’adresse à un large public. Les passionnés de technologie y trouveront une lecture critique du secteur. Les observateurs politiques y verront une analyse des nouveaux centres de pouvoir. Et plus largement, toute personne qui s’interroge sur le rôle du numérique dans nos sociétés pourra y trouver des clés.
Deux éléments ressortent particulièrement. D’abord, la capacité des auteurs à rendre accessible un sujet complexe sans le simplifier à outrance. Ensuite, la richesse des exemples, qui donnent une dimension très concrète à des enjeux parfois abstraits. Une réserve toutefois. À force d’insister sur les logiques de domination et les stratégies d’influence, le livre laisse parfois moins de place aux apports positifs de ces technologies. L’équilibre penche clairement du côté critique.
Au final, Nos nouveaux maîtres met des mots sur une réalité déjà perceptible. Le pouvoir ne se situe plus uniquement dans les institutions politiques. Il s’est déplacé, en partie, vers des entreprises capables d’organiser l’information, de structurer l’économie et d’influencer les décisions publiques à l’échelle mondiale. Et la question reste entière. « Comprendre l’idéologie et les valeurs de ceux qui se sont lancés dans cette course à la domination technologique du monde n’a jamais été aussi crucial », selon les auteurs.
À lire si vous vous intéressez à la technologie, bien sûr. Mais surtout si vous voulez comprendre qui, aujourd’hui, détient réellement le pouvoir.
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