
Pendant des décennies, la cigarette a été un produit de masse. Au Canada, comme aux États-Unis, au milieu du 20e siècle, près d’un adulte sur deux fumait. Puis, à mesure que les études ont établi les liens entre tabagisme et cancer, les comportements ont changé. En 2020, le taux de fumeurs était tombé à environ 10 %. Mais cette baisse n’a pas profité à tout le monde de la même façon. Ce sont surtout les populations les plus éduquées et les plus favorisées qui ont décroché les premières, laissant derrière elles une consommation plus concentrée dans les milieux défavorisés.
C’est ce parallèle que soulève la chroniqueuse Sarah O’Connor du Financial Times en se demandant si la dépendance aux réseaux sociaux pourrait, elle aussi, devenir une nouvelle fracture sociale. À ses débuts, l’usage des plateformes numériques avait quelque chose d’universel. Vedettes, travailleurs, adolescents, cadres, tout le monde ou presque fréquentait Facebook, Instagram ou d’autres réseaux avec le même enthousiasme. Comme la cigarette autrefois, le produit semblait traverser toutes les classes sociales.
L’histoire du tabac montre toutefois qu’un produit populaire peut perdre son attrait dominant sans pour autant disparaître. À partir du moment où les risques ont été mieux documentés, les groupes les mieux outillés pour comprendre l’information, modifier leurs habitudes et accéder à du soutien ont commencé à s’éloigner du tabac. Dans les années 1980 déjà, le recul du tabagisme suivait une ligne de fracture économique et sociale de plus en plus nette.
Le constat reste frappant aujourd’hui. Au Royaume-Uni, les gens vivant dans les zones les plus défavorisées fument beaucoup plus que ceux des secteurs les plus aisés. Le tabagisme y est même décrit par les autorités de santé comme l’un des principaux moteurs des inégalités en matière de santé et d’espérance de vie. Autrement dit, une dépendance ne se contente pas de refléter les inégalités existantes, elle peut aussi les amplifier.
La question mérite maintenant d’être posée à propos des réseaux sociaux. Le mouvement en faveur d’une enfance sans téléphone intelligent ou avec un temps d’écran limité semble surtout porté par des parents de la classe moyenne ou plus favorisés, sensibles aux études qui associent l’usage intensif des réseaux à des effets négatifs sur la santé mentale des jeunes. Or, certaines recherches laissent déjà entendre que les jeunes issus de milieux moins favorisés vivent davantage d’expériences négatives en ligne.
La comparaison avec le tabac a cependant ses limites. Fumer nuit à tout le monde, alors que les effets des réseaux sociaux varient selon les individus, les usages et les algorithmes. Un adulte absorbé par des vidéos de chats ne s’expose pas au même type de danger qu’un adolescent pris dans des spirales de comparaison sociale, de harcèlement ou de contenus toxiques. Et il se peut aussi qu’une autre technologie, comme les robots conversationnels dopés à l’IA, prenne un jour le relais comme nouvel objet de dépendance.
Reste que la leçon de fond demeure pertinente. Une technologie addictive peut survivre longtemps après avoir cessé d’être un phénomène culturel dominant. Et lorsqu’elle s’installe plus durablement chez ceux qui disposent de moins de ressources pour s’en protéger, elle devient plus qu’un simple symptôme social. Elle peut se transformer en accélérateur d’inégalités.
Source : Financial Times
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