Avant les influenceurs, il y avait les blogueurs

Bruno Maltor

Les Gens d’Internet, média français spécialisé dans l’influence, le média social et l’économie de la création, présente une série documentaire sur une question rarement traitée avec autant de recul : comment l’influence a-t-elle commencé en France ? Le premier épisode de Les Gens d’Internet, comment l’influence a commencé, disponible sur YouTube depuis le 1er mai, revient sur la naissance d’un écosystème qui, avant Instagram, TikTok et les grandes agences d’influence, s’est construit autour des blogs, des commentaires, des liens entrants, des premiers événements de marques et d’une génération de créateurs qui ne savait pas encore qu’elle allait devenir une industrie.

La série compte trois épisodes d’environ 40 minutes et ce premier épisode s’intéresse à l’époque de la blogosphère, quand les créateurs n’étaient pas encore des « influenceurs », mais des blogueurs, souvent seuls devant leur ordinateur, portés par le plaisir d’écrire, de partager des photos, de commenter l’actualité, de raconter un voyage ou de publier un billet d’humeur. Une période où Internet était encore un espace de bricolage, d’essais et de découverte. Certains témoins parlent des premiers web-blogs, de Skyblog, de Blogspot, des CMS absents ou rudimentaires, et de cette impression nouvelle de pouvoir se fabriquer une identité publique en ligne.

Le documentaire insiste sur un point essentiel : au départ, il n’y avait pas vraiment de stratégie. Les blogs naissent d’abord comme des journaux de bord, des carnets personnels, des espaces d’expérimentation. On y écrit pour soi, pour ses amis, puis pour des lecteurs inconnus qui commencent à laisser des commentaires. Ce lien direct, sans algorithme dominant, devient rapidement le cœur de la relation entre créateurs et publics. Avant les abonnés, il y avait les lecteurs. Avant les vues, il y avait les commentaires. Avant les partenariats, il y avait l’envie de tenir un rendez-vous.

Plusieurs trajectoires racontées dans l’épisode montrent comment certains blogs ont progressivement quitté le registre du loisir pour devenir de véritables carrefours d’audience. Le cas du voyage, de la mode, de la beauté ou de la technologie illustre cette mutation. Un blog bien référencé sur Google pouvait attirer des dizaines de milliers de visiteurs par mois. Un billet sur New York, un test beauté ou une photo de look pouvait générer des discussions, attirer l’attention des marques, puis ouvrir la porte aux premières collaborations.

Le passage des marques dans cet univers est l’un des moments clés du documentaire. Les premières relations prennent souvent la forme de dotations produits, de voyages presse, de liens sponsorisés ou d’échanges de visibilité. À l’époque, les règles sont floues. Les agences, les annonceurs et les blogueurs avancent sans mode d’emploi. Faut-il rémunérer un blogueur ? Est-il comparable à un journaliste ? Peut-il être invité à une conférence de presse ? Le documentaire rappelle que cette période a aussi provoqué des tensions avec une partie de la presse traditionnelle, qui regardait ces nouveaux acteurs avec méfiance.

Ce qui se dessine, c’est la transformation du blogueur en média. Les marques comprennent que ces profils parlent autrement à leurs communautés. Les blogueuses mode ou beauté, les blogueurs voyage ou tech, les auteurs de blogs BD ne s’adressent pas au public comme le font les magazines ou la télévision. Ils racontent une expérience, montrent un produit dans leur quotidien, partagent une recommandation ou un doute. Cette proximité devient leur force, mais aussi leur fragilité dès que la question de l’argent apparaît.

L’épisode revient d’ailleurs sur la naissance de la monétisation. Publicité au CPM, affiliation, liens vendus pour le référencement, premiers articles sponsorisés, collaborations avec des offices de tourisme ou des marques de mode : les modèles économiques se cherchent. Certains gagnent quelques centaines d’euros, d’autres commencent à envisager d’en vivre. Mais le documentaire montre aussi que cette professionnalisation soulève très tôt une question encore actuelle : comment préserver la confiance quand la recommandation devient rémunérée ?

Kenza Sadoun el Glaoui

La dernière partie ouvre sur le basculement vers YouTube. La vidéo arrive comme une rupture culturelle. Pour certains blogueurs, voir des créateurs obtenir une audience massive avec quelques minutes de vidéo paraît presque injuste, surtout après des heures passées à écrire, photographier et mettre en page. Mais c’est aussi le moment où l’économie de la création change d’échelle. Les agences ne contactent plus seulement des blogueurs, mais aussi des youtubeurs. Les chiffres augmentent. Les collaborations deviennent plus visibles. L’influence entre dans une nouvelle phase.

Ce premier épisode a le mérite de rappeler que l’influence n’est pas née avec les plateformes actuelles. Elle s’est construite progressivement, à partir d’espaces personnels, de communautés modestes, d’expérimentations commerciales et de tensions avec les acteurs établis. Le documentaire ne cherche pas seulement à raconter une nostalgie du web d’avant. Il montre comment les codes de l’influence contemporaine, proximité, authenticité, recommandation, communauté, monétisation, performance, étaient déjà présents dans la blogosphère française des années 2000 et du début des années 2010.

En reconstituant cette généalogie, Les Gens d’Internet propose un document utile pour comprendre l’économie des créateurs telle qu’elle existe aujourd’hui. Derrière les plateformes, les contrats, les agences et les marques personnelles, il y a d’abord eu des gens qui écrivaient des billets, répondaient à des commentaires, vendaient parfois un lien, organisaient leur pause du midi autour de leur tournée des blogs et découvraient, souvent sans le nommer, qu’un nouveau métier était en train de prendre forme.

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