Colin Angle, l’un des artisans derrière le Roomba, prépare son retour dans la robotique domestique avec une ambition très différente : ne plus seulement automatiser une tâche ménagère, mais créer une machine avec laquelle les humains pourraient développer une forme d’attachement. Son nouveau projet, présenté dans le Wall Street Journal, s’appelle Familiar, un robot de compagnie conçu par sa jeune entreprise Familiar Machines & Magic.
Le contraste avec le Roomba est volontaire. Là où l’aspirateur robot devait se faire oublier en nettoyant le plancher, le Familiar cherche au contraire à être remarqué, touché, observé et adopté. Le prototype présenté ressemble à une créature à quatre pattes, douce, expressive, avec de grands yeux et une allure volontairement attachante. L’objectif n’est pas d’en faire un simple animal robotisé ni un assistant vocal de plus, mais un compagnon capable de réagir aux gestes, au ton de la voix et à l’état émotionnel apparent de son propriétaire.
Colin Angle, qui a dirigé iRobot pendant près de trois décennies avant de quitter l’entreprise en 2024, affirme vouloir créer une relation « fondamentalement différente » entre les humains et les machines. Le Familiar ne parle pas. Cette absence de langage verbal est présentée comme un choix de conception. L’entreprise veut éviter l’effet d’un robot trop humain ou trop bavard, et miser plutôt sur des réactions physiques, des mouvements, des regards, des approches ou des retraits selon le contexte.
Le premier marché visé pourrait être celui du soutien à domicile. Familiar Machines & Magic envisage notamment d’offrir son robot à des personnes qui souhaitent veiller à distance sur un parent âgé ou un adulte vulnérable vivant seul. Le robot pourrait aussi être présenté comme un outil de bien-être personnel. À plus long terme, l’entreprise souhaite concéder sa technologie d’intelligence émotionnelle sous licence à d’autres fabricants.
Cette promesse arrive dans un contexte technologique très différent de celui des premiers robots domestiques. Les modèles d’intelligence artificielle visuelle et générative permettent maintenant d’analyser une scène, de reconnaître des objets, d’interpréter des expressions faciales, des gestes, une posture ou un ton de voix. Pour Chris Jones, cofondateur de Familiar Machines et ancien directeur technologique d’iRobot, les progrès récents changent la donne. Ce qui demandait autrefois beaucoup d’efforts pour reconnaître quelques objets au sol peut maintenant s’appuyer sur une compréhension beaucoup plus large de l’environnement domestique.
Le Familiar pourrait ainsi distinguer deux situations simples mais révélatrices : une personne qui rentre à la maison les bras ouverts et prête à interagir, ou une autre qui arrive pressée, chargée de sacs, et qu’il vaut mieux laisser tranquille. Cette capacité d’interprétation est au cœur du projet. Le robot doit apprendre à comprendre les dynamiques d’un foyer, les relations entre les personnes et le moment approprié pour se manifester.
Mais cette vision soulève aussi une question sensible : jusqu’où peut-on laisser une machine observer l’intimité d’un domicile ? Un robot mobile doté de caméras, de micros et de capacités d’analyse émotionnelle pourrait devenir un outil de soutien, mais aussi un objet de surveillance très intrusif. Les dirigeants de Familiar Machines affirment adopter une approche centrée sur la vie privée. Selon Ira Renfrew, cofondateur et chef produit de l’entreprise, le robot ne transmettrait pas de données vers le nuage par défaut et demanderait l’autorisation avant tout accès à Internet.
La dimension technique reste complexe. Le Familiar doit traiter localement des informations visuelles, sonores et comportementales dans un corps de la taille approximative d’un petit chien. L’entreprise mise sur l’IA embarquée, avec de plus petits modèles spécialisés, plutôt que sur un grand modèle de langage généraliste. Comme le robot ne parle pas, il n’a pas besoin de générer de longs échanges verbaux. Sa fonction principale consiste plutôt à détecter une humeur, reconnaître une personne connue et adapter son comportement.
L’histoire des robots de compagnie incite toutefois à la prudence. Sony avec Aibo, Ugobe avec Pleo ou encore Jibo ont tous tenté, à leur manière, de créer des compagnons domestiques numériques. Plusieurs de ces projets ont fini par disparaître ou devenir des curiosités technologiques. La concurrence des animaux réels, l’utilité limitée, le prix, la maintenance et l’attachement difficile à maintenir ont souvent freiné l’adoption.
La grande différence, cette fois, pourrait venir de l’IA. Familiar Machines parie que des robots capables de mieux lire leur environnement et les signaux humains pourront se rendre plus utiles et plus crédibles. Reste à voir si cette intelligence émotionnelle perçue sera suffisante pour convaincre les consommateurs, surtout si le prix est élevé. Pour l’instant, l’entreprise ne donne ni tarif, ni date de lancement, ni garantie que le produit final ressemblera au prototype dévoilé.
Le projet pose enfin une question plus large pour toute l’industrie : comment concevoir de manière responsable une machine pensée pour créer un lien affectif ? Les assistants conversationnels ont déjà montré que certains utilisateurs peuvent s’appuyer fortement sur l’IA pour un soutien émotionnel. Un robot mobile, expressif et physiquement présent dans la maison pourrait accentuer ce phénomène. Le défi ne sera donc pas seulement de fabriquer une créature attendrissante, mais de définir des limites claires entre assistance, attachement et dépendance.
Avec Familiar, Colin Angle tente de transformer la robotique domestique en passant de l’objet utile à l’objet relationnel. Le Roomba avait appris aux maisons à accepter un robot discret sous la table. Son successeur spirituel cherche maintenant une place beaucoup plus délicate : celle d’un compagnon que l’on regarde, que l’on touche, et auquel on pourrait finir par tenir.
Source : Wall Street Journal
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