
Au troisième jour d’une semaine déterminante dans le procès opposant Elon Musk à OpenAI et à Sam Altman, le patron de l’entreprise d’intelligence artificielle a livré une défense posée de son leadership. Devant un tribunal fédéral d’Oakland, en Californie, Altman a été longuement interrogé sur la transformation d’OpenAI, passée d’un laboratoire sans but lucratif à une structure à but lucratif, ainsi que sur ses investissements personnels dans plusieurs entreprises liées, directement ou indirectement, à l’écosystème de l’IA.
L’avocat d’Elon Musk, Steven Molo, a cherché à présenter Altman comme un dirigeant peu transparent, notamment en revenant sur son témoignage de 2023 devant le Sénat américain. À l’époque, Altman avait affirmé ne détenir « aucune participation » dans OpenAI. À la barre, il a reconnu s’être mal exprimé, précisant qu’il détient une participation passive par l’intermédiaire de Y Combinator, le fonds qu’il dirigeait avant de prendre la tête d’OpenAI.
Le contre-interrogatoire a aussi mis en lumière plusieurs conflits d’intérêts potentiels. Altman a confirmé posséder des participations importantes dans des entreprises ayant signé des accords avec OpenAI. Il détient notamment le tiers d’Helion, une jeune pousse spécialisée dans l’énergie nucléaire, dont la valorisation dépasse 5,4 milliards de dollars américains. Sa participation vaudrait donc environ 1,6 milliard. OpenAI a signé avec Helion un accord visant à préparer l’achat futur d’électricité destinée à alimenter ses infrastructures informatiques.
Altman a soutenu s’être récusé des discussions du conseil d’administration concernant Helion. Mais la question de sa présence dans d’autres négociations est restée sensible, notamment dans le cas de Reddit. Altman possède une participation importante dans cette plateforme, qui a signé un accord de licence avec OpenAI. Interrogé sur l’existence d’un conflit évident, il a répondu oui, tout en précisant que la négociation avait été menée avec d’autres personnes et approuvée par le conseil d’administration.
L’audience a aussi permis de détailler l’ampleur du portefeuille personnel d’Altman. Selon les éléments présentés en cour, il détient des participations évaluées à plus de 600 millions de dollars dans Stripe, à 250 millions dans Retro Biosciences et à 3 millions dans Cerebras. Ces chiffres alimentent le débat sur la frontière entre ses intérêts personnels et les décisions stratégiques prises par OpenAI, une entreprise désormais au coeur de l’économie mondiale de l’intelligence artificielle.
Sur le fond du litige, Elon Musk accuse OpenAI et Altman d’avoir trahi la mission originale de l’organisation. Selon lui, le laboratoire l’aurait convaincu de verser des dizaines de millions de dollars alors qu’il était constitué comme organisme sans but lucratif, avant d’être réorienté vers une structure commerciale. Musk réclame notamment le retrait d’Altman de la direction et jusqu’à 180 milliards de dollars en dommages, qui seraient versés par l’entité commerciale d’OpenAI à sa structure sans but lucratif.
Altman a rejeté cette lecture des événements. Il a affirmé que la conversion vers un modèle à but lucratif était devenue nécessaire pour financer les capacités de calcul indispensables au développement de l’IA. Selon lui, Musk lui-même aurait initialement soutenu cette transition, tout en réclamant une position dominante dans la nouvelle structure. Altman a témoigné que Musk aurait demandé jusqu’à 90 % du capital, en faisant valoir sa notoriété et sa capacité à donner de la valeur au projet par un simple message sur X.
Le procès ravive aussi les tensions internes qui ont marqué l’histoire d’OpenAI. L’avocat de Musk a évoqué les critiques d’anciens dirigeants et employés, dont Mira Murati et Dario Amodei, à l’endroit d’Altman. Le dirigeant d’OpenAI a aussi été questionné sur son éviction temporaire de 2023, lorsque le conseil d’administration avait affirmé qu’il n’avait pas toujours été franc dans ses communications. Altman a reconnu une rupture de confiance, mais a nié toute volonté de tromper le conseil.
Au-delà du duel entre deux figures majeures de la Silicon Valley, ce procès pose une question plus vaste : qui contrôle réellement les entreprises qui développent les technologies d’IA les plus puissantes ? Entre mission d’intérêt public, besoins financiers colossaux, partenariats commerciaux et intérêts personnels des dirigeants, OpenAI se retrouve au centre d’un débat qui dépasse largement son propre avenir. Pour le jury, il faudra maintenant départager deux récits opposés : celui d’une évolution nécessaire pour financer la recherche, ou celui d’une promesse initiale détournée au profit d’une entreprise devenue l’une des plus influentes du secteur technologique.
Source : Wall Street Journal, New York Times, LA Times
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