
Pendant plus de 130 ans, Princeton a fait de son code d’honneur un symbole presque sacré. Depuis 1893, l’université américaine interdisait la surveillance des examens en salle, misant sur un principe simple : la parole des étudiants devait suffire. Cette tradition vient de tomber. À compter de cet été, tous les examens en personne devront être surveillés par des professeurs ou des responsables désignés. La décision, votée lundi par le corps professoral, marque un tournant important dans la manière dont les grandes universités abordent l’intégrité académique à l’ère de l’intelligence artificielle.
La raison invoquée est directe : la crainte d’une tricherie devenue trop facile, trop répandue et trop difficile à détecter. Dans une lettre citée par le Wall Street Journal, Michael Gordin, doyen du collège à Princeton, explique que de nombreux étudiants et professeurs ont demandé un changement de politique, estimant que la tricherie lors des examens en classe était désormais perçue comme très présente. L’arrivée des outils d’IA générative a bouleversé les équilibres. Elle permet de produire des réponses, de reformuler des textes, de résoudre certains exercices ou d’accéder rapidement à des informations, souvent de manière discrète.
Le changement est d’autant plus significatif que le code d’honneur de Princeton occupait une place centrale dans la culture de l’établissement. Les étudiants continueront de signer l’engagement traditionnel affirmant qu’ils n’ont pas enfreint les règles pendant l’examen. Mais cette déclaration ne sera plus considérée comme suffisante. Désormais, des enseignants seront présents dans les salles, observeront le déroulement des examens et documenteront les infractions éventuelles. Les cas seront ensuite transmis au comité d’honneur dirigé par des étudiants, qui conservera son rôle dans le processus disciplinaire.
Cette évolution répond aussi à un malaise étudiant. Selon Nadia Makuc, étudiante de dernière année et ancienne présidente du comité d’honneur, plusieurs étudiants soutiennent la nouvelle politique parce qu’elle réduit la pression de devoir dénoncer leurs camarades. Le comité aurait reçu environ 60 dossiers au cours de la dernière année, un chiffre en hausse, mais probablement inférieur à la réalité. Le problème n’est pas seulement la tricherie elle-même, mais le silence qui l’entoure. Les étudiants hésitent à signaler les cas, notamment par peur d’être exposés ou critiqués sur les réseaux sociaux.
Le Wall Street Journal rapporte également qu’un sondage mené l’an dernier par le journal étudiant de Princeton auprès de plus de 500 finissants révélait que 30 % d’entre eux disaient avoir déjà triché dans un devoir ou un examen. Près de la moitié affirmaient avoir eu connaissance d’une violation du code d’honneur, mais moins de 1 % déclaraient l’avoir signalée. Ces chiffres montrent l’écart entre la règle officielle et les comportements réels. Ils illustrent aussi la fragilité d’un système fondé presque entièrement sur la confiance mutuelle lorsque les outils numériques modifient les conditions de l’évaluation.
Le cas de Princeton dépasse largement cette université. Partout en enseignement supérieur, les professeurs cherchent à adapter leurs méthodes. Certains reviennent aux cahiers d’examen papier. D’autres privilégient les examens oraux, les évaluations en classe ou les travaux plus personnalisés. Plusieurs établissements utilisent des logiciels de détection de textes générés par IA, malgré leurs limites et les risques de faux positifs. Les étudiants, de leur côté, utilisent parfois ces mêmes outils de détection avant de remettre leurs travaux, afin de réduire les risques d’être repérés.
L’enjeu n’est pas seulement disciplinaire. Il touche à la valeur même des diplômes. Si les établissements ne peuvent plus garantir qu’un étudiant a réellement acquis les compétences évaluées, c’est toute la confiance dans le système universitaire qui s’affaiblit. Christian Moriarty, professeur d’éthique et de droit au St. Petersburg College et directeur au sein de l’International Center for Academic Integrity, résume bien le problème : si les étudiants croient que tout le monde triche, la tricherie devient à leurs yeux plus acceptable, voire nécessaire pour rester compétitif.
Princeton envoie donc un signal fort. L’université ne renonce pas à son code d’honneur, mais elle reconnaît que l’honneur seul ne suffit plus dans un environnement où l’accès à l’IA est instantané, discret et difficile à contrôler. La décision peut sembler conservatrice, presque un retour en arrière. Elle révèle plutôt une adaptation pragmatique à une nouvelle réalité : les universités doivent repenser l’évaluation, non seulement pour empêcher la tricherie, mais pour préserver la confiance dans l’apprentissage, dans les diplômes et dans les compétences que ces diplômes sont censés garantir.
Source : Wall Street Journal
*****
Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
Ou encore…
Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

