
Pendant des années, le multitâche numérique a été présenté comme une forme d’efficacité moderne. Répondre à un courriel pendant une réunion, consulter un message entre deux phrases, garder plusieurs onglets ouverts, suivre une conversation tout en terminant un dossier : dans bien des milieux de travail, ces comportements sont devenus des signes apparents de réactivité. La recherche raconte pourtant une histoire beaucoup moins flatteuse.
En 2009, une étude menée à Stanford par Eyal Ophir, Clifford Nass et Anthony Wagner a remis en question une idée très répandue : celle selon laquelle les personnes habituées à jongler avec plusieurs flux d’information deviendraient meilleures à ce jeu. Les chercheurs ont comparé de grands adeptes du multitâche médiatique à des utilisateurs plus modérés. Leur hypothèse de départ était simple : si le multitâche entraîne le cerveau, ceux qui le pratiquent beaucoup devraient mieux filtrer l’information, mieux retenir ce qui compte et passer plus rapidement d’une tâche à l’autre.
Les résultats ont plutôt montré l’inverse. Les grands adeptes du multitâche se sont révélés plus sensibles aux distractions, moins efficaces pour ignorer l’information non pertinente et moins performants dans les exercices de changement de tâche. Clifford Nass a résumé le constat dans une formule restée célèbre : ces personnes étaient attirées par ce qui n’avait pas d’importance. Autrement dit, elles n’étaient pas devenues expertes du multitâche. Elles semblaient surtout avoir entraîné leur cerveau à se laisser interrompre.
Il faut toutefois éviter d’aller trop loin. L’étude ne prouve pas que le multitâche détruit le cerveau ou que tous les utilisateurs intensifs d’écrans sont condamnés à perdre leur capacité d’attention. Elle montre plutôt une association préoccupante entre certaines habitudes numériques et une moins bonne maîtrise du contrôle cognitif. La nuance est importante, surtout à une époque où chaque nouvelle étude sur les écrans est rapidement transformée en slogan alarmiste.
Une autre étude, menée en 2014 à l’Université du Sussex, a ajouté une pièce au dossier. Les chercheurs ont observé que les personnes déclarant utiliser plusieurs médias en même temps présentaient une plus faible densité de matière grise dans une région du cerveau associée notamment à l’attention et au contrôle des impulsions. Là encore, la prudence s’impose. Cette recherche ne permet pas d’affirmer que le multitâche cause directement cette différence. Elle indique plutôt qu’il existe un lien mesurable, qui mérite d’être étudié plus à fond.
Le monde du travail, lui, a rarement attendu la science pour multiplier les interruptions. Courriels, clavardages internes, alertes d’agenda, messages texte, appels vidéo et canaux de collaboration ont installé une culture de disponibilité permanente. Plusieurs travaux de Gloria Mark, à l’Université de Californie à Irvine, montrent que les interruptions ne se résument pas aux quelques secondes perdues au moment où elles surviennent. Revenir à la tâche initiale prend du temps, demande un effort mental et augmente le stress.
C’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu. Le problème n’est pas seulement individuel. Il est aussi organisationnel. On demande aux travailleurs d’être concentrés, créatifs, rapides et disponibles, tout en les plaçant dans des environnements conçus pour fragmenter leur attention. La question n’est donc plus de savoir si chacun doit simplement « faire plus d’efforts » pour se concentrer. Elle est de savoir pourquoi tant d’outils numériques et de cultures professionnelles continuent de récompenser l’interruption permanente.
La solution ne consiste pas à rejeter les technologies ni à idéaliser un passé sans notifications. Elle passe plutôt par une meilleure hygiène de l’attention : désactiver certaines alertes, regrouper les périodes de réponse aux messages, protéger des plages de travail sans interruption et reconnaître que la disponibilité immédiate n’est pas toujours synonyme de productivité. À force de tout faire en même temps, on finit parfois par ne plus vraiment penser à rien pleinement. Et dans une économie où l’attention devient une ressource rare, c’est probablement le coût le plus sous-estimé du numérique.
Sources : Stanford Report, Medium, Wired
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