
La souveraineté numérique n’est plus seulement une affaire de serveurs, de données ou de logiciels locaux. Elle touche désormais à la capacité même des États de comprendre, d’adapter et de contrôler les systèmes d’intelligence artificielle qui seront au cœur de leur économie, de leurs services publics et de leur sécurité. C’est dans cette perspective que la discussion que j’ai eue avec Gilles Bélanger, l’ex-ministre du numérique du Québec, prend une résonance particulière.
C’est Yoshua Bengio qui m’a orienté vers cette lecture d’un document publié en novembre 2025, A Blueprint for Multinational Advanced AI Development, vient nourrir directement cette réflexion. Cosigné notamment par Bengio, ce document propose un plan multinational pour permettre à des pays qui ne sont ni les États-Unis ni la Chine de développer ensemble des capacités avancées en intelligence artificielle. L’enjeu est clair : éviter que l’IA de pointe ne devienne un club fermé, contrôlé par quelques grandes puissances et entreprises.
Le document pose une question stratégique que plusieurs pays préfèrent encore éviter : que se passera-t-il si l’intelligence artificielle avancée demeure essentiellement contrôlée par deux grandes puissances ? Pour les auteurs, le risque n’est plus seulement technologique. Il devient économique, politique, culturel et sécuritaire.
Le constat de départ est brutal. Selon le document, les États-Unis concentreraient environ 75 % de la capacité mondiale de calcul utilisée pour l’IA, contre 15 % pour la Chine et 5 % pour l’Union européenne. Dans une économie où les modèles d’IA les plus puissants exigent des infrastructures gigantesques, des talents rares, des données spécialisées et des investissements massifs, les pays de taille moyenne risquent de ne plus pouvoir suivre seuls.
Les auteurs parlent de « puissances passerelles » pour désigner ces pays qui ne sont ni les États-Unis ni la Chine, mais qui disposent tout de même de ressources importantes en recherche, en ingénierie, en données et en infrastructures. Le Canada, plusieurs pays européens, la Corée du Sud ou l’Inde peuvent entrer dans cette catégorie. Individuellement, ils ont peu de chances de rivaliser avec les géants de l’IA. Ensemble, ils pourraient encore construire une capacité crédible.
Le document présente deux dangers principaux. Le premier est la dépendance. Des États qui utilisent massivement des modèles américains ou chinois pourraient voir leurs données, leurs services publics, leurs entreprises et même leurs choix culturels influencés par des systèmes conçus ailleurs. L’accès pourrait être restreint, les conditions commerciales modifiées, les modèles ajustés selon des priorités étrangères. Le second danger est la faiblesse. Refuser ces systèmes pour préserver son autonomie pourrait aussi signifier prendre du retard dans la productivité, la recherche scientifique, la cybersécurité ou la défense.
Pour sortir de ce piège, les auteurs proposent une alliance multinationale de développement de l’IA avancée. L’idée s’inspire de grands précédents comme le CERN ou Airbus : mettre en commun les ressources, répartir les coûts, partager les bénéfices et créer une infrastructure commune capable de soutenir des modèles à la frontière technologique. Le projet ne viserait pas forcément à dominer l’IA mondiale, mais à garantir un accès souverain, fiable et démocratiquement gouverné à des capacités avancées.
La mise en commun du calcul est au centre de cette proposition. Le document rappelle que l’entraînement des grands modèles exige des dépenses fixes énormes, indépendantes de la taille du marché national. Aucun pays moyen ne peut facilement absorber seul ces coûts, mais un regroupement de pays pourrait y arriver. Les auteurs estiment que les infrastructures européennes déjà prévues, comme les supercalculateurs publics, les AI Factories et les futures gigafactories, pourraient former une base utile, à condition d’être coordonnées et renforcées.
Le talent est l’autre levier majeur. Le document affirme que 87 des 100 chercheurs en IA les plus cités dans le monde viennent de pays autres que les États-Unis et la Chine, ou travaillent actuellement dans ces pays. Les auteurs y voient un réservoir stratégique. Une alliance dotée d’une vision claire, de moyens suffisants et d’un engagement crédible envers une IA responsable pourrait convaincre une partie de ces chercheurs de contribuer à un projet collectif.
La question des données est également abordée. Même si une grande partie des données utilisées pour entraîner les modèles provient déjà du web public, les données les plus coûteuses et les plus utiles sont souvent celles qui nécessitent nettoyage, annotation experte et accès à des domaines spécialisés. Une alliance de pays pourrait mutualiser ces efforts, tout en mobilisant des données publiques, scientifiques, industrielles ou sectorielles sous des conditions contrôlées.
Le texte insiste toutefois sur un point important : il ne suffirait pas de copier les modèles existants ou d’adopter les modèles ouverts publiés par les grands laboratoires. Les auteurs rappellent que ces modèles peuvent être en retard sur les systèmes fermés les plus performants, soumis à des licences restrictives ou retirés du marché si des enjeux de sécurité nationale deviennent trop sensibles. Pour les secteurs critiques, la dépendance à des modèles étrangers, même ouverts, demeure donc partielle.
La proposition n’est pas seulement industrielle. Elle est aussi politique. Une alliance de pays capables de développer leurs propres modèles avancés aurait plus de poids dans les négociations internationales sur la gouvernance de l’IA. Elle pourrait défendre une approche plus transparente, plus fiable et plus alignée avec les principes démocratiques. Pour les auteurs, la sécurité et la responsabilité ne sont pas des freins à l’innovation. Elles peuvent devenir un avantage stratégique.
Le document reconnaît que l’exercice serait complexe. Une telle structure devrait éviter la lourdeur bureaucratique de certains grands projets internationaux. Elle devrait combiner supervision publique, autonomie opérationnelle, financement durable, protection de la propriété intellectuelle et partage équitable des retombées. Elle devrait aussi agir vite, car la frontière technologique se déplace rapidement et les barrières à l’entrée augmentent.
Pour le Québec et le Canada, cette réflexion résonne fortement. Le pays possède des chercheurs de premier plan, des instituts reconnus comme Mila, une expertise en IA responsable et un débat croissant sur la souveraineté numérique. Mais il n’a pas, seul, les moyens industriels des géants américains ou chinois. Le document suggère donc une voie intermédiaire : ne pas se résigner à importer l’IA avancée, mais ne pas prétendre non plus la construire seul.
Dans le contexte de mon échange avec Gilles Bélanger, cette proposition prend une portée très concrète. La souveraineté numérique n’est plus seulement une question d’hébergement de données ou d’approvisionnement local. Elle touche désormais la capacité même de comprendre, d’adapter et de contrôler les systèmes d’IA qui serviront demain aux entreprises, aux gouvernements, aux chercheurs et aux citoyens.
Cette lecture met ainsi en lumière un choix stratégique qui dépasse largement le monde de la recherche. L’IA avancée devient une infrastructure de puissance, au même titre que l’énergie, les télécommunications, l’aérospatiale ou les semi-conducteurs. Les pays qui ne contrôleront aucune partie de cette infrastructure risquent de devenir de simples clients. Ceux qui sauront coopérer pourraient encore devenir des acteurs.
Source : aigi.ox.ac.uk
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