
Le Canada s’apprête à dévoiler une nouvelle stratégie nationale en intelligence artificielle qui mise d’abord sur l’adoption, la formation et la souveraineté technologique. Selon un projet de document obtenu par CBC News, le plan fédéral, intitulé AI for All, vise à faire passer l’IA du laboratoire à l’économie réelle, avec un objectif ambitieux : faire grimper l’adoption par les entreprises canadiennes de 12 % aujourd’hui à plus de 50 % d’ici 2030.
Le document n’est pas encore final. Il aurait été présenté au cabinet fédéral la semaine dernière et pourrait encore être modifié avant sa publication officielle. Mais ses grandes lignes confirment l’orientation déjà annoncée par Ottawa dans sa mise à jour économique du printemps : protéger les Canadiens, développer les compétences, accélérer l’adoption, bâtir une infrastructure souveraine, soutenir les champions canadiens et créer des alliances internationales.
L’un des volets les plus concrets concerne la formation. Ottawa veut offrir aux Canadiens un accès gratuit à une formation de base en IA d’ici 2031, notamment par l’entremise des bibliothèques, des organismes communautaires et du réseau postsecondaire. Le gouvernement vise aussi un million d’étudiants du collégial et de l’université, ainsi que la formation de plus de 3 000 enseignants à l’aide de trousses pédagogiques consacrées à l’IA.
Le gouvernement veut également créer jusqu’à 90 000 occasions de travail liées à l’IA pour les jeunes Canadiens, notamment par le Programme de stages pratiques pour étudiants, Emplois d’été Canada, Mitacs et d’autres initiatives. Le document projette aussi la création de 250 000 emplois pertinents à l’IA dans l’économie canadienne d’ici 2031. L’ambition est claire : éviter que l’IA soit seulement un outil importé et en faire un moteur d’activité économique au pays.
Cette insistance sur l’adoption répond à un vrai retard. La Banque du Canada rappelait en mai que l’utilisation de l’IA par les entreprises canadiennes était passée d’environ 3 % en 2022 à 12 % en 2025, mais que cette adoption demeure très inégale selon les secteurs. Elle dépasse 30 % dans la finance et les assurances, mais reste autour de 1,5 % dans l’hébergement et la restauration. Le défi n’est donc pas seulement technologique. Il touche aussi la formation, les coûts, les besoins réels des entreprises et la capacité des PME à intégrer ces outils.
C’est là qu’intervient l’autre axe majeur du plan : le calcul informatique. Ottawa veut renforcer le Fonds d’accès à la puissance de calcul pour l’IA, déjà doté de 300 millions de dollars, et y ajouterait, selon le projet rapporté par CBC, des centaines de millions supplémentaires. Le programme permet aux PME canadiennes de réduire le coût d’accès aux ressources nécessaires pour entraîner ou déployer des modèles d’IA. Le 12 mai, le gouvernement a déjà annoncé 66 millions de dollars pour 44 projets canadiens utilisant l’IA dans des secteurs comme les feux de forêt, le transport collectif, la découverte de médicaments, l’agriculture et la fabrication avancée.
Le projet de stratégie prévoit aussi la création d’un Canadian Tech Growth Fund, qui permettrait à Ottawa de prendre des participations dans des entreprises canadiennes d’IA afin de les aider à croître sur les marchés internationaux. Le gouvernement fédéral veut également utiliser ses propres achats comme levier, en devenant un client de référence pour les jeunes pousses canadiennes. C’est un point important, car les entreprises technologiques canadiennes dénoncent depuis longtemps la difficulté de vendre d’abord à leur propre gouvernement avant de s’attaquer aux marchés étrangers.
La question de la souveraineté numérique occupe une place centrale. Le projet reconnaît que les infrastructures canadiennes de centres de données et d’infonuagique sont encore largement contrôlées par des acteurs étrangers. Une donnée publiée mardi par La Presse canadienne donne du poids à cet argument : selon le Canadian Anti-Monopoly Project, Amazon, Microsoft et Google contrôlent 85 % du marché canadien de l’infonuagique publique, une proportion nettement supérieure à leur moyenne mondiale de 66 %. Dans ce contexte, parler de souveraineté en IA revient aussi à parler de données, d’infrastructures, de propriété intellectuelle et de dépendance stratégique.
Ottawa a déjà annoncé une stratégie canadienne de calcul souverain en IA, qui prévoit jusqu’à 700 millions de dollars pour mobiliser l’investissement privé, jusqu’à 1 milliard de dollars pour une infrastructure publique de supercalcul et 300 millions de dollars pour le Fonds d’accès à la puissance de calcul. L’objectif est de permettre aux chercheurs, aux entreprises et aux innovateurs canadiens d’accéder à une capacité de calcul située au Canada, sous gouvernance canadienne, et moins dépendante des grands fournisseurs américains.
Le volet le plus flou demeure toutefois celui de la sécurité. Le projet consulté par CBC promet de moderniser les lois sur la sécurité en ligne, de mieux protéger les enfants, de renforcer la vie privée et d’avancer sur la transparence des contenus générés par l’IA, notamment par le filigranage. Mais le document ne précise pas encore comment ces mesures seraient imposées aux entreprises, ni quel cadre légal remplacerait ou compléterait les efforts précédents, alors que l’ancienne Loi sur l’intelligence artificielle et les données est morte au feuilleton avec la prorogation du Parlement en janvier 2025.
Le gouvernement évoque aussi un programme de certification, Canada Trusted AI Certification, pour aider les citoyens et les entreprises à reconnaître les produits jugés fiables. Il prévoit également d’investir des dizaines de millions de dollars pour élargir les capacités de l’Institut canadien de la sécurité de l’IA. Ces mesures peuvent contribuer à établir un cadre de confiance, mais elles soulèvent encore plusieurs questions : qui certifiera, selon quels critères, avec quels pouvoirs d’audit et quelles sanctions en cas de non-respect ?
La stratégie arrive donc à un moment charnière. Le Canada est reconnu depuis des années pour la qualité de sa recherche en IA, avec des pôles forts à Montréal, Toronto, Edmonton et ailleurs. Mais il peine encore à convertir cet avantage scientifique en adoption massive, en champions industriels solides et en infrastructures souveraines. Le projet fédéral tente de répondre à ces trois faiblesses en même temps.
Le risque, toutefois, est de produire une stratégie très ambitieuse sur le plan économique, mais moins précise sur les mécanismes de protection. Former un million d’étudiants, soutenir des milliers d’entreprises et bâtir une infrastructure canadienne de calcul sont des objectifs mesurables. Protéger les enfants, limiter les préjudices, encadrer les robots conversationnels, assurer la transparence des modèles et protéger les données personnelles exigent des règles plus concrètes.
La version finale dira si Ottawa veut simplement accélérer l’usage de l’IA au Canada ou s’il entend aussi imposer un véritable cadre de gouvernance. Pour l’instant, le projet donne l’image d’un gouvernement pressé de rattraper le retard d’adoption, inquiet de la dépendance aux infrastructures étrangères, mais encore prudent lorsqu’il s’agit de préciser les obligations des entreprises qui développent et déploient ces systèmes.
Sources : CBC News, Canadian Press
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