L’IA frappe à la porte de l’économie canadienne

L’intelligence artificielle pourrait devenir l’un des prochains grands moteurs de productivité au Canada, mais son impact réel demeure encore incertain. C’est le message central livré par Michelle Alexopoulos, sous-gouverneure à la Banque du Canada, dans un discours consacré aux effets économiques de l’IA sur la productivité, l’emploi, l’inflation et la stabilité financière.

Pour la Banque du Canada, l’IA n’est pas seulement un sujet technologique. C’est un phénomène économique qui pourrait modifier la façon dont les entreprises produisent, investissent et embauchent. Si son adoption se généralise, elle pourrait réduire les coûts, améliorer l’efficacité, soutenir les salaires, faire baisser certains prix et stimuler de nouveaux investissements. Mais la Banque insiste aussi sur un point : nous sommes encore au début de cette transformation.

Michelle Alexopoulos replace d’abord l’IA dans l’histoire des grandes technologies transformatrices. Comme la vapeur, l’électricité, l’informatique ou Internet, l’IA pourrait devenir ce que les économistes appellent une technologie à usage général. Ce type d’innovation ne se limite pas à un secteur. Il finit par transformer plusieurs industries, créer de nouvelles pratiques, faire émerger de nouveaux métiers et provoquer des changements réglementaires.

La sous-gouverneure demeure toutefois prudente. L’IA possède plusieurs caractéristiques d’une technologie à usage général, mais pas encore toutes. Elle pourrait continuer à se diffuser dans l’ensemble de l’économie et produire d’importants gains de productivité. Elle pourrait aussi plafonner comme une technologie puissante, mais concentrée dans certains secteurs ou certaines tâches. C’est cette incertitude qui intéresse directement la Banque du Canada.

L’adoption progresse, mais elle reste limitée. Selon les données citées par la Banque, environ 3 % des entreprises canadiennes utilisaient l’IA en 2022. En 2025, cette proportion atteignait environ 12 %. La progression est réelle, mais elle demeure très inégale. Dans la finance et les assurances, l’utilisation dépasse 30 %. Dans l’hébergement et la restauration, elle se situe autour de 1,5 %.

Cette fracture sectorielle explique pourquoi les effets de l’IA ne se voient pas encore massivement dans les chiffres de productivité. Certaines entreprises observent déjà des gains, mais l’adoption reste trop concentrée pour transformer l’ensemble de l’économie. La Banque du Canada intègre déjà certains effets limités dans ses projections, mais elle ne considère pas encore l’IA comme un choc de productivité généralisé.

Le discours insiste aussi sur le rôle des centres de données. Michelle Alexopoulos rappelle que les investissements liés à l’IA par les grandes entreprises technologiques américaines ont atteint environ 200 milliards de dollars américains en 2024, puis 400 milliards en 2025. Cette croissance rapide exerce une pression sur les infrastructures électriques et pousse plusieurs juridictions à accélérer leurs investissements énergétiques.

À terme, cette expansion pourrait rendre les outils d’IA plus accessibles et moins coûteux. Si le prix d’accès aux modèles, aux outils et à la puissance de calcul diminue, davantage d’entreprises canadiennes pourraient les intégrer à grande échelle. Pour la Banque du Canada, ce mouvement pourrait devenir un facteur important de compétitivité, surtout dans un pays où la productivité demeure un enjeu économique récurrent.

La question de l’emploi occupe une place centrale dans le discours. La Banque reconnaît que certains emplois seront remplacés, que de nouveaux métiers apparaîtront et que plusieurs fonctions seront transformées. Mais, pour l’instant, elle ne voit pas de preuve d’un remplacement massif des travailleurs par l’IA.

Les données citées indiquent que près de 90 % des entreprises canadiennes ayant adopté l’IA n’ont constaté aucun effet sur leurs niveaux d’emploi. Environ 4 % ont signalé une création d’emplois, tandis qu’environ 6 % ont rapporté une baisse liée à l’utilisation de l’IA. Le portrait est donc nuancé. L’IA change déjà le travail, mais elle ne provoque pas encore une disparition généralisée des emplois.

La Banque note toutefois que certains groupes pourraient être plus vulnérables. Des études récentes pointent une faiblesse de l’embauche dans des fonctions très exposées à l’IA, notamment les postes d’entrée en programmation et en service à la clientèle. Les jeunes travailleurs pourraient être particulièrement touchés si les postes de début de carrière deviennent moins nombreux ou plus exigeants.

La sous-gouverneure insiste cependant sur un autre effet déjà observable : l’IA transforme les tâches plus qu’elle ne remplace entièrement les personnes. Dans les milieux de travail, elle sert souvent à rédiger, analyser des données, automatiser des tâches routinières ou améliorer la qualité du travail. Les humains demeurent encore au centre des décisions, notamment dans le secteur financier, où l’IA est utilisée comme outil d’aide plutôt que comme substitut complet au jugement humain.

Un sondage d’Indeed cité par la Banque du Canada illustre ce potentiel. Parmi les Canadiens qui utilisent l’IA au travail, 57 % disent gagner une à deux heures par jour, tandis que 22 % estiment gagner de trois à cinq heures. Plusieurs utilisent ce temps pour réaliser d’autres tâches, améliorer la qualité de leur travail, se former ou prendre de nouvelles responsabilités. C’est précisément ce type de gain qui pourrait, à long terme, nourrir la productivité.

Le secteur de la santé offre un exemple concret. Des médecins canadiens qui utilisent l’IA pour la prise de notes et certaines tâches administratives gagneraient de trois à quatre heures par semaine. Des infirmières utilisant l’IA pour la planification peuvent consacrer davantage de temps aux patients. Ces exemples montrent comment l’IA peut alléger certaines tâches répétitives sans éliminer les professions concernées.

Pour la Banque du Canada, les effets économiques de l’IA pourraient aussi interagir avec les défis démographiques. Le vieillissement de la population et le ralentissement de la croissance démographique risquent d’accentuer les pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs. Si elle est bien intégrée, l’IA pourrait aider à compenser une partie de ces pressions, tout en créant de nouveaux besoins de formation et de mobilité professionnelle.

L’institution s’intéresse également aux risques. L’engouement pour l’IA suscite des inquiétudes sur l’évaluation des titres boursiers liés à ce secteur et sur la possibilité de surinvestissement. L’IA pourrait aussi rendre les cyberattaques plus sophistiquées et plus fréquentes. Pour une banque centrale, ces risques relèvent directement de la stabilité financière.

La Banque du Canada utilise elle-même l’IA, mais Michelle Alexopoulos prend soin de préciser que l’IA ne prend pas de décisions de politique monétaire. Elle sert plutôt à améliorer l’analyse économique, à suivre le sentiment dans l’économie, à traiter de grands ensembles de données, à analyser des transcriptions d’appels de résultats d’entreprises et à surveiller certains risques financiers. L’objectif est d’affiner les diagnostics, non de déléguer le jugement économique à des machines.

Le message général est donc à la fois optimiste et prudent. L’IA pourrait représenter une rupture économique majeure, mais son effet dépendra de la vitesse d’adoption, de la qualité des investissements, de la formation des travailleurs et de la capacité des entreprises à réorganiser leurs façons de faire. Une technologie ne transforme pas automatiquement une économie. Elle le fait lorsqu’elle est largement adoptée, comprise et intégrée.

La Banque du Canada ne prétend pas savoir avec certitude jusqu’où ira cette transformation. Elle reconnaît que ses prévisions devront évoluer à mesure que de nouvelles données apparaîtront. Mais elle juge déjà l’IA trop importante pour être traitée comme une simple tendance technologique. Pour la banque centrale, l’IA est désormais un facteur à surveiller dans l’analyse de la productivité, de l’emploi, de l’inflation et de la stabilité financière.

Après le constat de l’IA qui frappe à la porte de l’économie canadienne, reste à savoir si elle entrera comme un outil de plus dans certains secteurs ou comme une technologie capable de redessiner durablement la trajectoire économique du pays.

Source : Banque du Canada

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