
Le gouvernement canadien vient de dévoiler officiellement sa nouvelle Stratégie nationale d’intelligence artificielle du Canada, intitulée L’IA pour tous. En plus de vouloir reprendre l’initiative dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, Ottawa tente de répondre à une contradiction devenue difficile à ignorer : le Canada est l’un des pays qui ont contribué le plus directement à l’émergence de l’IA moderne, mais il demeure loin derrière plusieurs économies comparables lorsqu’il s’agit de l’utiliser concrètement dans les entreprises, les services publics et le quotidien des citoyens.
Le ton de la stratégie est révélateur. Il ne s’agit plus seulement de financer la recherche, de célébrer les grands noms de l’IA canadienne ou de soutenir quelques grappes d’innovation. Le gouvernement parle maintenant d’adoption, de souveraineté, de productivité, de sécurité, de formation et de résilience géopolitique. Maintenant, Ottawa reconnaît que l’avantage scientifique canadien ne suffit plus. Dans l’IA de 2026, ce qui compte autant que les idées, ce sont les infrastructures, les données, les talents, les marchés et la capacité de déployer les technologies à grande échelle.
Le diagnostic est plutôt direct. Le secteur numérique canadien emploie environ 800 000 personnes et contribue à plus de 140 milliards de dollars au PIB. Le pays compte plus de 3 500 entreprises actives dans l’IA et environ 150 000 emplois directement liés à ce domaine. Ces chiffres donnent l’image d’un écosystème solide. Mais derrière cette force apparente, le gouvernement reconnaît un retard important : seulement 12 % des entreprises canadiennes ont utilisé l’IA pour produire des biens ou des services entre le milieu de 2024 et le milieu de 2025. Chez les PME, le taux d’adoption serait encore plus faible, autour de 8 %.
C’est le coeur de la nouvelle stratégie. Le Canada ne manque pas de chercheurs, d’instituts ou de talents. Il manque de passage à l’échelle. Il manque surtout d’entreprises capables de transformer l’expérimentation en intégration réelle. Ottawa fixe donc un objectif ambitieux : faire passer le taux d’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes de 12 % aujourd’hui à 60 % d’ici 2034. C’est probablement la cible la plus importante du document, mais aussi celle qui sera la plus difficile à atteindre.
La stratégie mise sur six piliers : protéger les Canadiens et le système démocratique, donner à la population les moyens de réussir, favoriser l’adoption de l’IA, bâtir une IA souveraine, faire croître des champions canadiens et établir des alliances internationales fiables. Le vocabulaire est volontairement large, mais l’architecture du plan repose sur trois mots : confiance, opportunités et souveraineté. Ottawa tente de faire tenir ensemble trois objectifs parfois difficiles à concilier : rassurer le public, accélérer l’économie et réduire la dépendance envers les géants étrangers.
Le premier enjeu est celui de la confiance. Le gouvernement affirme que l’IA ne pourra être adoptée massivement que si les Canadiens se sentent protégés. Cela passe par une modernisation des règles sur la vie privée, la sécurité en ligne, les hypertrucages, la désinformation, les biais algorithmiques et la protection des enfants. Ottawa prévoit aussi de renforcer l’Institut canadien de la sécurité de l’IA avec un investissement de 50 millions de dollars, de travailler sur le marquage des contenus générés par IA et de mettre en place un programme canadien de certification en IA de confiance.
Cette dimension est politiquement essentielle. Le gouvernement sait que l’IA suscite autant d’attentes que d’inquiétudes. Le document évoque explicitement la sécurité de l’emploi, la protection des données, la durabilité, la souveraineté et la confiance. Il reconnaît aussi que les hypertrucages et la désinformation peuvent menacer le débat public et les institutions démocratiques. Ce choix de commencer par la protection n’est pas anodin. Ottawa tente d’éviter que l’IA soit perçue seulement comme un projet technologique ou économique porté par les entreprises.
Le deuxième axe est la littératie. La stratégie prévoit une Initiative nationale de littératie en IA afin d’offrir une formation de base accessible à tous les Canadiens. Le gouvernement veut rejoindre un million d’étudiants du postsecondaire en début de parcours, former plus de 3 000 enseignants et donner à tous les étudiants du postsecondaire accès à des agents d’IA fiables. L’idée est simple : l’IA ne doit pas rester l’affaire des spécialistes. Elle doit devenir une compétence générale, comparable à la littératie numérique des décennies précédentes.
C’est sans doute l’un des éléments les plus importants pour le Québec, les provinces et le milieu de l’éducation. La réussite de cette stratégie dépendra en grande partie de sa mise en oeuvre sur le terrain, dans les écoles, les cégeps, les universités, les bibliothèques, les organismes communautaires et les milieux de travail. Ottawa peut financer, orienter et coordonner, mais l’éducation demeure largement une responsabilité provinciale. La collaboration fédérale-provinciale sera donc déterminante, surtout si l’objectif est d’éviter une IA à deux vitesses entre grandes villes, régions, grandes entreprises et petites organisations.
Le troisième axe est économique. Ottawa veut transformer l’IA en levier de productivité. La stratégie avance que l’adoption et la commercialisation accrues de l’IA pourraient contribuer à une hausse de 3 % du PIB, soit près de 200 milliards de dollars en gains économiques. Elle évoque aussi jusqu’à 250 000 nouveaux emplois liés à l’adoption de l’IA d’ici 2031, ainsi que 90 000 emplois, stages et placements liés à l’IA pour les jeunes Canadiens. Ces chiffres montrent l’ampleur des ambitions, mais ils devront être suivis de près. Une stratégie peut fixer une direction, mais elle ne garantit pas automatiquement les retombées.
Le choix des secteurs prioritaires donne une bonne indication de l’approche du gouvernement : santé et sciences de la vie, énergie et ressources naturelles, transports, agriculture, fabrication et robotique. Ottawa ne cherche pas seulement à soutenir des applications grand public. Il veut arrimer l’IA à l’économie réelle, aux forces industrielles du pays et aux secteurs où le Canada possède déjà des actifs importants. C’est une stratégie de spécialisation. Elle évite le piège de vouloir concurrencer directement les géants américains sur tous les fronts, mais elle exige une exécution rigoureuse.
La santé devient le premier terrain d’expérimentation. Le gouvernement annonce un programme de missions en IA, avec un investissement initial de 200 millions de dollars pour améliorer les résultats en santé. Ce choix est logique. Le système canadien dispose d’importants actifs de données, d’un réseau de recherche reconnu et de besoins criants en matière d’accès, de délais, de diagnostic et d’efficacité administrative. Mais c’est aussi un terrain sensible. L’utilisation de l’IA en santé devra composer avec la protection des données, l’acceptabilité sociale, les responsabilités professionnelles et la fragmentation des systèmes provinciaux.
La souveraineté constitue l’autre grand changement de ton. Ottawa affirme clairement que le Canada dépend trop d’infrastructures étrangères pour entraîner des modèles, stocker des données sensibles et faire fonctionner des services essentiels. La stratégie prévoit de bâtir un superordinateur de calibre mondial d’ici 2031, d’accroître l’accès des PME aux capacités de calcul publiques et de développer une infrastructure souveraine en matière de calcul, de données, de talents et de connectivité. Cette orientation rejoint une préoccupation de plus en plus présente dans les démocraties occidentales : l’IA n’est plus seulement un outil économique, c’est une infrastructure stratégique.
Le Canada dispose ici de vrais atouts. Son réseau électrique est relativement propre, son climat peut réduire certains coûts de refroidissement des centres de données et son territoire offre des possibilités d’implantation. Mais la stratégie reconnaît aussi les contraintes : capacité électrique sous pression, dépendance aux GPU fabriqués à l’étranger, infrastructures de calcul souveraines encore embryonnaires et compétition internationale intense pour les talents. La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se finance, se construit et s’entretient sur plusieurs années.
Ottawa veut également créer de véritables champions canadiens de l’IA. Cela implique du capital de croissance, un meilleur accès aux marchés mondiaux et un rôle plus stratégique du gouvernement comme client. Ce dernier point est majeur. Dans plusieurs pays, l’État sert de premier client crédible pour aider les entreprises locales à grandir. Si le gouvernement canadien achète davantage de solutions canadiennes fiables, il peut soutenir la croissance d’entreprises locales tout en modernisant ses propres services. Mais ce virage demandera une transformation de l’approvisionnement public, souvent lent, complexe et peu adapté aux cycles rapides de l’innovation.
La dimension internationale est aussi très présente. La stratégie assume que l’IA est dominée par des puissances et des fournisseurs infonuagiques de très grande échelle. Le Canada veut donc renforcer ses alliances avec des partenaires de confiance, notamment en Europe, dans l’Indo-Pacifique et au Moyen-Orient. L’objectif est de créer des chaînes d’approvisionnement plus résilientes, d’harmoniser les normes, de soutenir les entreprises canadiennes à l’international et d’offrir des alternatives crédibles aux systèmes fermés ou dominés par quelques acteurs.
Ce positionnement est cohérent avec la tradition diplomatique canadienne, mais il soulève aussi une question : le Canada veut-il être une puissance de gouvernance de l’IA, une puissance industrielle de l’IA ou les deux à la fois? La stratégie répond : les deux. C’est ambitieux. Le Canada a déjà un rôle reconnu dans la réflexion éthique, la recherche et les partenariats internationaux. Le défi sera maintenant de transformer ce capital de confiance en capacité industrielle, en infrastructures nationales et en entreprises capables de tenir tête sur les marchés mondiaux.
Le document contient toutefois une tension importante. Il promet une IA au service de tous, mais plusieurs leviers clés nécessiteront des investissements massifs, des délais longs et une coordination complexe entre Ottawa, les provinces, les entreprises, les universités et les partenaires internationaux. La stratégie parle beaucoup d’agilité, ce qui est nécessaire dans un domaine qui évolue rapidement. Mais l’agilité ne remplace pas la clarté budgétaire, les échéanciers publics, les indicateurs de suivi et les mécanismes de reddition de comptes.
L’autre enjeu sera celui du travail. Le gouvernement insiste sur l’idée que l’IA doit créer de meilleurs emplois, et non réduire les possibilités. Il parle de requalification, de stages, de placements, de formation continue et de participation des travailleurs. Cette approche est prudente et socialement nécessaire. Mais elle devra être confrontée à la réalité des entreprises, qui adopteront souvent l’IA d’abord pour réduire les coûts, automatiser certaines tâches et accélérer la production. La promesse d’une prospérité partagée devra donc être appuyée par des politiques concrètes sur la formation, la transition professionnelle et le partage des gains de productivité.
Pour le Québec, cette stratégie arrive dans un contexte particulier. Montréal demeure l’un des grands pôles mondiaux de recherche en IA, avec Mila et un écosystème qui a attiré depuis des années chercheurs, entreprises et investissements. Mais le même problème se pose ici comme ailleurs au pays : comment passer de la recherche à l’adoption massive, de l’expérimentation à la productivité, du laboratoire au terrain? La stratégie fédérale pourrait renforcer l’écosystème québécois si elle s’arrime bien aux priorités locales, notamment en santé, en langue française, en culture, en PME manufacturières et en services publics.
La force du plan est de reconnaître que l’IA est désormais une politique industrielle, sociale et géopolitique. Sa faiblesse potentielle est de vouloir couvrir presque tous les fronts à la fois. Protection des enfants, vie privée, cybersécurité, littératie, PME, santé, superordinateur, champions nationaux, alliances internationales, approvisionnement public, données, talents et normes : l’ensemble est cohérent, mais très vaste. La réussite dépendra moins de la qualité du discours que de la capacité d’Ottawa à prioriser, à financer et à livrer.
Cette stratégie marque néanmoins une étape importante. Elle signale que le Canada ne veut plus seulement être le pays qui a aidé à inventer l’IA moderne. Il veut devenir un pays qui l’utilise, qui la gouverne, qui la commercialise et qui en garde une part de maîtrise. Le virage est nécessaire. Reste maintenant à voir si le Canada pourra faire ce que plusieurs stratégies publiques promettent depuis des années : transformer son excellence scientifique en puissance économique durable. En matière d’IA, le temps des principes n’est pas terminé, mais celui de l’exécution commence vraiment.
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