
L’intelligence artificielle progresse rapidement en Afrique, mais une question centrale s’impose de plus en plus dans les débats politiques : qui contrôlera l’infrastructure numérique nécessaire à son développement ?
Selon Al Jazeera, qui rapporte les discussions tenues récemment autour de l’IA sur le continent, plusieurs gouvernements africains veulent désormais aller au-delà de la simple adoption des outils d’intelligence artificielle. Le débat porte de plus en plus sur la souveraineté numérique, la capacité locale et les conditions imposées par les grands fournisseurs étrangers de technologies.
Des pays comme le Nigeria, le Kenya, l’Égypte et le Ghana ont déjà publié des stratégies nationales sur l’IA. Le Ghana décrit même l’intelligence artificielle comme une « capacité souveraine ». De son côté, l’Union africaine appuie une déclaration continentale sur l’IA qui appelle à investir davantage dans les infrastructures, les talents et l’innovation locale. Mais entre l’ambition politique et la réalité du terrain, l’écart demeure important.
L’Afrique représente environ 18 % de la population mondiale, mais moins de 1 % de la capacité mondiale des centres de données, selon les estimations citées par Al Jazeera. McKinsey estime aussi que les cinq plus grands marchés africains de centres de données réunis disposent d’une capacité inférieure à celle de la France. À cela s’ajoute un problème persistant : dans plusieurs régions, l’alimentation électrique reste instable, ce qui complique l’expansion de centres de données énergivores. C’est dans ce contexte que les grands projets d’infrastructure numérique deviennent hautement sensibles.
Au Kenya, un projet de centre de données de 1 milliard de dollars impliquant Microsoft et l’entreprise émiratie G42 a retenu l’attention. Le président William Ruto a lui-même souligné l’importance des besoins énergétiques associés à une telle installation. Le dossier illustre bien le dilemme des gouvernements africains : attirer des investissements majeurs dans l’IA tout en évitant une dépendance stratégique à long terme.
L’enjeu ne concerne pas seulement les entreprises occidentales. Des acteurs chinois, européens, américains ou du Moyen-Orient cherchent tous à prendre position sur le continent. Pour les gouvernements africains, la question devient donc celle du rapport coût-bénéfice : qu’est-ce que ces investissements apportent réellement en matière d’emplois, de transfert de compétences, de contrôle des données et de retombées économiques locales ?
Les centres de données soulèvent aussi des préoccupations environnementales. Ils consomment beaucoup d’électricité et, dans certains cas, d’importantes quantités d’eau pour le refroidissement. Dans des pays où l’accès à l’énergie et à l’eau demeure déjà un enjeu social, ces besoins peuvent accentuer les tensions.
À ces questions s’ajoute celle de la surveillance et de la gouvernance des données. Plusieurs États africains utilisent déjà des plateformes étrangères pour les services publics numériques, l’infonuagique, les villes intelligentes ou les systèmes de surveillance. Cela relance le débat sur l’endroit où les données sensibles doivent être stockées, traitées et contrôlées.
Pour certains analystes, la compétition mondiale autour de l’IA pourrait toutefois donner aux pays africains une plus grande marge de manœuvre. Comme plusieurs grandes puissances et entreprises se disputent ces marchés, les gouvernements peuvent négocier plus fermement les conditions d’accès, de localisation des données et de retombées locales.
Encore faut-il que ces débats ne restent pas confinés aux cercles politiques et technologiques. Joseph Asunka, directeur général d’Afrobarometer, rappelle que les citoyens doivent être inclus dans ces discussions. Sans confiance envers les décisions prises par les gouvernements, l’adoption de services numériques comme la fintech, le commerce électronique ou les services publics en ligne pourrait en souffrir.
L’enjeu de l’IA en Afrique ne se limite donc pas à savoir si le continent utilisera ou non cette technologie. La réponse est déjà oui. La véritable question est celle des conditions d’utilisation : qui possédera les infrastructures, qui contrôlera les données, qui profitera des investissements et qui assumera les coûts énergétiques, économiques et sociaux ?
L’Afrique ne deviendra probablement pas autosuffisante en intelligence artificielle, et ce n’est pas nécessairement l’objectif. Mais les décisions prises aujourd’hui pourraient déterminer si le continent demeure surtout un marché pour les technologies étrangères ou s’il devient aussi un acteur capable de façonner son propre avenir numérique.
Source : Aljazeera
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