Souveraineté numérique : les gestes attendus du prochain gouvernement du Québec

À l’approche de la prochaine campagne électorale québécoise, la souveraineté numérique pourrait devenir un enjeu économique et stratégique incontournable. Pour Natacha Jean, directrice des affaires publiques et des positionnements stratégiques chez Micrologic, et Jean-François Harvey, directeur pour le Québec du Conseil canadien des innovateurs, le prochain gouvernement devra aller au-delà des déclarations d’intention et modifier concrètement sa façon de gérer les données publiques, l’infonuagique et l’approvisionnement technologique.

La souveraineté numérique ne repose pas uniquement sur l’endroit où sont physiquement stockées les données. Elle dépend également de la nationalité du fournisseur, des lois auxquelles celui-ci est soumis, du contrôle des infrastructures et de la capacité de conserver les compétences technologiques au Québec.

« La pierre angulaire de la souveraineté numérique, c’est de savoir si nos données et nos infrastructures sont protégées à 100 % sous des instances canadiennes », explique Natacha Jean. Selon elle, le fait d’héberger des informations au Québec ou au Canada ne suffit pas lorsqu’elles sont confiées à une entreprise étrangère soumise aux lois de son pays d’origine.

Jean-François Harvey partage cette définition élargie. « La souveraineté numérique, ce n’est pas une seule chose. Ça passe par le contrôle des infrastructures, des données, des fournisseurs qu’on utilise, mais aussi par les compétences qu’on développe et qu’on conserve ici », affirme-t-il.

Les deux invités constatent une prise de conscience plus marquée au sein des gouvernements depuis environ 18 mois. Les enjeux numériques ne sont plus exclusivement abordés par les équipes informatiques. Ils intéressent maintenant les ministères responsables de l’approvisionnement, du développement économique, de l’innovation et du Conseil du trésor.

Jean-François Harvey estime toutefois que le passage à l’action demeure insuffisant. « Tout le monde est en faveur de la vertu. C’est dans l’exécution que ça devient beaucoup plus compliqué », résume-t-il. Il cite notamment les politiques d’achat canadien, dont les définitions restent assez larges pour permettre à des multinationales étrangères possédant une filiale au pays d’être considérées comme des fournisseurs canadiens.

Pour Natacha Jean, le gouvernement québécois pourrait rapidement améliorer la protection des informations les plus sensibles sans attendre une réforme complète de ses lois et de ses processus. Elle propose d’identifier les données stratégiques, notamment celles liées à la santé et aux services publics, puis d’en conserver une copie de sauvegarde auprès d’un fournisseur infonuagique canadien entièrement soumis aux lois du pays.

Elle souhaite également que la souveraineté numérique et la provenance canadienne des fournisseurs deviennent des critères formels dans l’évaluation des solutions recommandées aux ministères et aux organismes publics. « Il faudrait demander aux ministères de justifier pourquoi ils ne choisissent pas un nuage 100 % souverain lorsqu’il est question de données névralgiques et sensibles », soutient-elle.

Les contrats gouvernementaux représentent, selon Jean-François Harvey, un autre levier largement sous-utilisé. Il considère que l’approvisionnement public est encore trop souvent traité comme une simple opération administrative fondée sur les coûts, plutôt que comme un outil de développement économique et d’innovation.

« Les entrepreneurs ne veulent pas nécessairement des subventions ou de la charité. Ils veulent des contrats », affirme-t-il. Obtenir un premier contrat auprès d’un ministère québécois peut servir de validation commerciale, faciliter les ventes à l’étranger et accélérer la croissance d’une entreprise technologique locale.

Pour y parvenir, Québec devrait évaluer davantage les retombées économiques à moyen et à long terme, la propriété intellectuelle, la création d’emplois qualifiés et la capacité d’innovation des entreprises soumissionnaires. Les deux invités ne réclament pas l’exclusion automatique des fournisseurs étrangers, mais plutôt une meilleure répartition des contrats et une reconnaissance de la valeur stratégique des entreprises canadiennes.

Natacha Jean propose notamment de faire passer à environ 30 % la proportion des données gouvernementales confiées à des fournisseurs souverains au cours de la prochaine année. Elle souhaite également que l’infonuagique soit reconnue comme une véritable filière économique québécoise, capable de réunir les entreprises, les spécialistes, les établissements d’enseignement et plusieurs ministères.

« On a le plus grand nombre d’entreprises et d’experts en infonuagique au Canada. Pourquoi ne pas s’en servir pour devenir le principal pôle infonuagique au pays? », demande-t-elle.

Jean-François Harvey placerait pour sa part l’innovation au rang de priorité nationale. Il estime que les partis politiques expliquent abondamment comment ils entendent dépenser l’argent public, mais beaucoup moins comment ils comptent accroître la productivité, la richesse collective et les revenus de l’État.

« Il faut mieux soutenir nos entreprises numériques, les aider à croître à partir d’ici et à conquérir les marchés internationaux. Ça devrait devenir une obsession collective au Québec », affirme-t-il. Selon lui, le Québec dispose déjà d’universités reconnues, d’une expertise en intelligence artificielle et d’un écosystème technologique solide, mais doit maintenant mieux utiliser ces atouts.

Le prochain gouvernement devra donc choisir entre la poursuite graduelle des politiques actuelles et un changement plus structurant. Pour les deux invités, la priorité consiste à protéger les données sensibles, réformer les critères d’approvisionnement et utiliser les contrats publics pour renforcer les entreprises technologiques québécoises.

« Le moment ne repassera pas deux fois », prévient Natacha Jean. À leurs yeux, les décisions prises au cours des prochains mois détermineront si le Québec demeure principalement un client des grandes plateformes étrangères ou s’il parvient à bâtir une autonomie numérique et économique plus durable.

** Micrologic est le partenaire estival de Mon Carnet.

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